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Thomas Giulliani

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En compétition

Il se tient devant moi, une dizaine de pas tout au plus, le museau baissé, interrogatif. J’ai la désagréable sensation qu’il ne me voit pas. Peu importe, il n’a aucun moyen de s’enfuir, l’affrontement est inévitable. La colère gronde à travers moi, je dois recommencer. Seulement un peu de souffrance.
Des heures, que je le pourchasse pour le mener dans ce guêpier. Une bête imposante, une bonne cinquantaine de kilos. Nécessaire pour survivre à sa condition de loup solitaire. Je lis en lui un parcours commun, deux rejetés de la nature. Sa fourrure est dense, mélangeant des tons gris et noir, luisante. Une tâche dans ce gigantesque rideau blanc qui nous sert de toile de fond. Le brouillard et la neige se livrent une bataille féroce pour qui recouvrira le monde ce soir. Loin de tout, nous sommes presque au sommet de la montagne. J’ai l’impression de flotter, perdu dans un nuage immaculé, une perfection qui m’écœure.
Le vent danse autour de nous, puissant. Il cherche à nous emporter dans son euphorie tranquille. Mais je ne ressens rien, je n’entends rien. Aucune fatigue, aucune crainte. La sensation d’être drapée dans une mort silencieuse. J’ai seulement les yeux rivés sur lui. Armé uniquement de mon couteau de chasse, je me sens grand. Une ombre qui s’allonge et s’étend de plus en plus dans cette arène improvisée.
Il comprend le défi qui lui est lancé, et entame des arcs de cercle autour de moi sans cesser de me fixer. L’œil grand ouvert, le museau qui se retrousse, pointé comme le canon d’un fusil. Il grogne, avec les oreilles qui se dressent et les canines qui se montrent à découvert. Le reste du corps se hérisse, il est devenu une mèche qui se consume à grande vitesse, prête à exploser. Il poursuit ses contournements, il hésite malgré tout. Je ne suis pas un vulgaire adversaire, il le comprend. De mon côté, je ne bouge presque plus. Un genou à terre, les paupières fermées, j’écoute et j’attends les premiers coups de griffes, implorant.
Il finit par bondir sur mon flanc gauche, bien plus rapide que moi. J’ai à peine le temps de bouger que sa mâchoire se referme sur une partie de l’avant-bras, la sectionnant et faisant jaillir le sang. Une mosaïque se dessine. Je contre-attaque aussitôt et multiplie les blessures, je le darde de toute ma haine. Il pousse une longue plainte et se met à reculer. Les grognements sont déjà moins menaçants, il est décontenancé. Mon bras est sanguinolent, mais je ne laisse transparaître aucun affaiblissement. Je continue de me tenir en posture défensive, les jambes écartées, le dos légèrement courbé. Pourquoi je ne m’enfuis pas, il doit se demander. J’ai de la pitié pour cette pauvre créature qui a croisé ma route, devenant un simple instrument au service de mon obsession.
Il renouvelle ses assauts, que je repousse sans mal, malgré les blessures qui se propagent. Je ne râle pas, ne m’essouffle pas, et cela m’énerve encore plus. Couverts de griffures, l’épaule en sang, des marques de crocs comme des tatouages sur le corps, et ce prédateur insignifiant qui a déjà perdu toute sa ferveur. Il n’est plus dupe. La queue est plus basse, le regard plus fuyant. Estropié et gouttant. Une silhouette fugace et fluette qui supporte difficilement les rafales à présent. Mais je ne peux pas repartir ainsi après une pareille défaite et laisser souffrir ainsi cette âme en peine.
Il ne me reste qu’une seule solution. Je prends une profonde inspiration avant de contracter tous mes muscles. Pas question d’hésiter, cela me dévore trop. Je prends mon élan avant de me jeter sur l’animal. Celui-ci, bien que très vif, ne s’attendait pas à une attaque frontale. Saisi, il n’a pas le temps de réagir. Nous avons déjà basculé dans le précipice.
À plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, j’entends le blizzard qui siffle dans mes oreilles et le hurlement de mon compagnon qui cherche à résonner, à appeler à l’aide. Pour ma part, je goûte le moment en espérant que ce soit le dernier. Je regarde mon objectif qui se rapproche et devine les bourrasques qui me poignardent les orbites. J’ai l’impression que la gravité n’a plus cours avec le paysage qui disparaît derrière la brume et les flocons qui remontent vers le ciel. Je peux à peine deviner les flancs de la montagne à présent, nous y sommes presque. Je souris, ignorant l’absence d’élancement dans mon corps fortement mutilé. Je n’ai jamais été aussi proche. Plus que quelques mètres, je peux déjà sentir le contact de la pierre se fracassant contre moi. Jubilatoire.
Un impact sans fioritures. Puis plus rien… Si seulement.
Le visage tourné vers le ciel tandis que la poudre me recouvre inlassablement. Étendu dans mon cercueil d’argent, je ne peux plus bouger. Mes os sont probablement broyés à présent, je ne peux même pas relever la tête pour constater l’étendue des dégâts. Plus rien n’accepte de remuer, mon corps est enfin en accord avec mes sensations. Paralysé et condamné. À quelques mètres de moi, le loup a été plus chanceux. Il ne remue plus lui aussi. J’ai presque un semblant de pitié à son égard, rapidement emporté par le fait que je l’envie ardemment. En attendant qu’un miracle se produise, je vais rester là, un fossile vivant. Une pierre éclatée qui refuse de se fendre définitivement.
Nous l’avions fait. Nous avions surpassé la nature, vaincu la mort. Un cadeau divin en apparence, mais vouloir se prendre pour des dieux avait un prix. Privé de tout. Plus de faim, plus de soif, plus d’appel de la chair, plus de besoin sous toutes ces formes. Si ce n’est chercher à remplir ce vide. Empoisonnés et déambulant dans cette sempiternelle ère glaciaire. Enfin, en ce qui concerne les autres. Je n’aurais même plus ce droit désormais. Je me sens déjà rétrécir peu à peu, ne faisant plus qu’un avec cette immense planète blanche. Mon tombeau d’immortel.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Une confrontation qui m'a reconduit sur les traces de Rahan ...
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Oriole Lekeugo · il y a
Beau texte, belle écriture. Je vous invite à jeter un coup d'oeil sur mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-vie-minable

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Plus de besoin sous toutes ces forme ! mon vote
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Sgr Dicko · il y a
Bien écrit, et j'ai aimé votre texte. Si vous avez quelques, je vous invite de parcourir le mien. Besoin de votre soutien si vous appréciez https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-crime-d-avoir-touche-mon-mari
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Jérémy Elsair · il y a
Un final qui nous émeut vraiment!
Si vous aimez les finals surprenant, je vous invite à découvrir mon dernier texte ici:
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Stéphane Sogsine · il y a
Un rythme soutenu jusqu'au final vertigineux
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RAC · il y a
Bien écrit mais je reste dubitative quant aux attaques de loups sur l'homme sauf cas extrèmes de loups enragés, morts de faim ou protégeant leur progéniture...
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cendrine borragini-durant · il y a
Magnifique ces deux êtres qui s'opposent et finissent par se fondre l'un et l'autre dans un destin commun.
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Ginette Vijaya · il y a
Un face à face sanglant , épique . Un affrontement tel que les hommes de la préhistoire n'hésitent pas à engager quand ils veulent dominer les épreuves .
L'instant final est comme un regard prophétique sur les époques à venir dans lesquelles l'homme se fond.

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Sylvie Talant · il y a
Une incursion dans la préhistoire. On s'y croirait. Ma partie préférée reste la fin, magnifique et vertigineuse, qui s'ouvre sur les millénaires d'éternité.

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