La frontière

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L'écriture m'a fait naître. Les mots m'ont donné la force d'exister. Au détour des phrases, le sens apparaît. Écrire, c'est trouver ce qui nous habite. Le poser en pleine lumière et  [+]

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L’impact des gouttes sur le métal qui recouvre le puits la rend nerveuse.
Il pleut rarement ici.
L’eau est immédiatement absorbée par une terre assoiffée.

Elle se dit que c’est peut-être une erreur.
Il avait l’air si sûr de lui.

Ici, les possibles se rabougrissent comme les quelques arbres qui luttent pour s’élever vers le ciel.
Elle ne connait que cela : la chaleur qui écrase les gestes dans une pesanteur somnolente et la poussière qui tourbillonne sous des nuages secs.
Pourtant, à cents kilomètres, se trouve la frontière.
Il sait comment y aller, lui.

Ici, les hommes sont violents et les femmes vivent recluses au fond des maisons.
Elles ne voient que ce qui se cache derrière leurs volets souvent clos.
Des impacts de balles cicatrisent sur les façades.

Ce matin, des camions ont déferlé dans un halo doré.
Le bruit s’est vite répandu : des étrangers donnent de l’eau et de la nourriture.
Les femmes ont alors entrebâillé leurs volets, poussées par la curiosité.
Dans la précipitation, Chabname a oublié de se couvrir.

Il était juste sous sa fenêtre.
Ses yeux verts se sont levés vers les boucles luisantes suspendues en grappes brunes, au-dessus de lui. En suivant leurs sinuosités, il a découvert les joues blanches d’une jeune fille de quinze ans. Et puis, ce sourire.
Il n’en avait vu aucun de pareil dans ce pays.

Sans réfléchir, il a chuchoté : viens avec nous.
Le sourire s’est éteint.
Les yeux se sont teintés de peur.
Les joues ont reculé dans l’obscurité.

Alors, il s’est écrié : non, attends.
La main fine s’est arrêtée sur le volet.
Doucement, il a dit : je reviens cette nuit.
Les joues ont rosi dans l’ombre, et puis, lentement, la main a refermé le volet.

À présent, la nuit est tombée.
Les hommes jouent aux dés.
Les femmes et les enfants dorment.
Le corps chaud de sa sœur gêne Chabname. Il va falloir qu’elle se glisse hors de la pièce sans réveiller une femme, qu’elle pose précisément le pied dans les rares interstices qui ne sont pas recouverts de nattes, qu’elle atteigne la pièce d’eau où se trouve le broc –si elle est surprise, elle fera semblant de boire – puis qu’elle se glisse par l’étroite fenêtre.

Comment le retrouver dans la nuit ?
L’orage est passé, les étoiles brillent, la terre respire.
La lune est pleine.
Elle y verra.
Mais elle pourra être vue, aussi.

Une milice de villageois patrouille.
Chabname frissonne, elle mourra s’il le faut.
C’est maintenant ou jamais.
Elle veut voir la frontière.

Soudain, son corps se dématérialise, pour se confondre avec la nuit.
Elle devient la nuit.
Sa respiration reflue dans les profondeurs de ses muscles, le tissu qui la couvre la rend invisible.
Elle s’élève au-dessus du sol.
Son spectre noir se déplace dans la chambre.
En bas, un homme éclate de rire, alors sa peau se mouille d’une sueur glacée.
La pièce d’eau dort au fond du couloir, noyée d’obscurité.

L’homme raille un perdant qui l’accuse de tricherie.
Le ton monte.

Elle écoute
Sa vue se brouille.
Les mains sur les tempes.
La poitrine enserrée dans un étau.

Lassé par les chamailleries, le père invite ses convives à rentrer chez eux.
Les hommes sortent en silence.
Elle se fige.
Le père boit toujours un verre d’eau avant de se coucher.

Il faut qu’elle avance.
Murs et sol se déforment.
Le craquement de l’escalier arrache des battements désordonnés à son cœur.
Le père monte.

Dans un élan haletant, elle atteint la pièce et ouvre la fenêtre.
Deux miliciens passent.
Le père baille bruyamment.
Ses pas résonnent dans le couloir.


Chabname retient tout ce qui vit en elle.
Si elle saute maintenant, les miliciens l’apercevront.
Nulle cachette dans cette pièce.
Les pas du père se rapprochent.

Il faut qu’elle referme la fenêtre avant qu’il n’entre.
Sans un bruit.
Qu’elle prenne la tasse, la remplisse d’eau, boive et passe devant le père en baissant la tête, sans un tremblement, sans une hésitation.

Soudain, une décharge de sang inonde son cerveau, se répand dans ses oreilles.
Elle ne voit plus, n’entend plus.
La frontière est loin, trop loin.
À jamais inaccessible.
Elle s’effondre.

Le père n’a pas supporté cette volonté de liberté.
Alors il a tiré.

Depuis cette nuit-là, vous verrez chaque soir le spectre de Chabname ouvrir les volets tête nue.
Pour voir.
Pour voir si l’homme l’attend.
Si elle aperçoit enfin la frontière.
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