La France, une grande inspiration

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Poète du dimanche qui aime jouer avec les mots, les sons, les formes, la poésie est un grand espace de liberté et de jeux, où on peut être tantôt sérieux, tantôt risible, gai ou triste.  [+]

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Lundi 5 juin, presque 10 jours que nous sommes détenus au secret dans le sud de l’Angleterre. Détention douce, mais détention pesante. Quelque chose se prépare. Vers 18 heures, plusieurs d’entre-nous sont appelés. Perception des armes, des munitions, des transmissions, puis vers 20 heures, briefing. Attente interminable.

Une heure plus tard, je pars percevoir mon parachute. Je sais que je serai un des premiers français à sauter, pour délivrer la France. Quatre ans que j’attends cela. Moi, Erwan 23 ans, breton, je suis de ceux qui vont sauter sur ma Bretagne natale. Couper la route aux allemands. Les fixer sur place. Rendre son honneur à la France.

Vers 22 heures, je me dirige, avec une trentaine d’hommes du 4e SAS, vers les deux Short Stirling qui nous attendent. Notre pilote est canadien, très jeune. Sa deuxième mission de combat. Dernier coup d’œil vers les hangars, vers les tentes. Nos camarades doivent nous envier. Leur tour est pour bientôt.

Malgré tout j’ai le cœur serré. Je monte l’étroite échelle métallique du quadrimoteur. Je m’installe, assis sur mon parachute. Infime confort. Deux rangs de parachutistes, tous français. Seuls les trois moniteurs de saut ne le sont pas. Deux Anglais. Un Australien. Les portes de referment. L’équipage s’installe. Les mitrailleuses sont armées. Nous sommes tous prisonniers de notre destin.

Les quatre moteurs rugissent. Les quatre hélices se mettent en branle. Bruit assourdissant. Puis brusque soubresaut, l’avion roule. La vitesse augmente. La carlingue n’est plus qu’un immense tremblement. Soudain, sensation de flottement. Le quadrimoteur quitte le sol. Il s’enfonce dans la nuit. Direction la France.

À l’intérieur, aucune parole. Impression d’étouffement, de lourdeur. Deux veilleuses rouges nous éclairent. Décor lugubre. Je regarde mes camarades ; tout à l’heure enthousiastes, maintenant pâles et comme pétrifiés, fébriles. Je ressens des frissons. Le Stirling monte. J’essaie de regarder par le minuscule hublot. Encore l’Angleterre. Le quadrimoteur continue sa montée, vers 4 000 mètres ou plus. Il fait froid. La respiration est difficile. Puis les veilleuses baissent d’intensité. La France est proche. Je m’assoupis.

Je me réveille. Brusquement. Des détonations. La Flak nous prend pour cible. L’avion semble jouer à saute-mouton avec les obus. Je m’accroche à ce que je peux. Mes camarades font de même. Une éternité. Puis le calme, le silence. Trop court, la chasse de nuit allemande tente de nous intercepter. Le quadrimoteur est puissant et rapide. Le pilote courageux. L’équipage aguerri. Les mitrailleuses crépitent. Des bruits d’impacts contre la carlingue. Le combat est court, violent. Nous passons. Retour au calme.

Sensation désagréable. L’avion amorce la descente. Je regarde ma montre : minuit trente, le 6 juin. Le chef-moniteur crie « Prepar for action ». l’avion arrive sur zone. Comme un seul homme nous nous levons tous. Nous ajustons nos parachutes, la sangle de nos armes. Chacun prend son matériel. Nous accrochons nos statics lines sur le rail. Nous bouclons nos sacs sur la cuisse droite. Puis nous attendons. Les deux autres moniteurs passent vérifier les attaches et les courroies. Nous attendons encore quelques secondes qui paraissent infinies. Nouvel ordre : « Running up ! ». Ouverture de la trappe. Nous nous mettons en file indienne derrière notre lieutenant.

Je suis le quatrième. L’avion pique dans le noir, vers le sol. Je vois un gouffre noir. Un courant d’air frais me fouette. Je ne réalise pas. Une main me saisit. J’entends à peine dans mes oreilles « Good luck boy ». L’avion continue sa descente infernale jusqu’à 300 mètres du sol. Soudain la lumière rouge s’allume. Le moniteur hurle « Action station number one ». La lumière rouge s’éteint. La lumière verte s’allume. « Go ». J’avance, happé par celui de devant ; poussé par celui de derrière.

Je tombe dans le vide noir. J’ai l’impression d’être dans le néant. Je prend une grande claque d’air frais. De l’air de France ! J’entends encore l’avion. Il a mis toute la puissance de ces quatre moteurs pour remonter le plus haut possible. Mon parachute s’ouvre. Je suis un pantin. Je ne vois rien, que du noir. Instinctivement je détache mon sac de ma jambe droite. Je le laisse glisser vers le sol, au bout de la corde de sept mètres. Quelques dizaines de secondes plus tard, j’entends le bruit de son impact au sol. Je tire mes suspentes, je serre les jambes. Je touche le sol de France, le sol de ma Bretagne natale. Je roule. Au plus vite je me débarrasse de mon parachute et récupère mon sac. Je me cache tout en inspirant à pleins poumons cet air tant de fois imaginé. La lutte va reprendre.
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Viktor September · il y a
Digne d'un film !
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Annick Chardine · il y a
Un moment intense ! Bravo !
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Nicolas Auvergnat · il y a
Comme si j'y étais !
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Napoléon Turc · il y a
Un récit bien mené sur un sujet peu abordé. :-)
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M. Iraje · il y a
C'est comme si on y était ... !
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Ombrage lafanelle · il y a
Bravo beau texte ☺️
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien mené.
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Guy Aïchouba · il y a
Les précédents commentaires ont tout dit. Je joins ma voix à la leur.
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Roxane Nzokirantevye · il y a
Haletant! Je n'arrive toujours pas à imaginer le courage de tous ces hommes et femmes qui se sont battus, c'est un bel hommage que vous leur faites.
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Fleur A. · il y a
Magnifique texte toutes mes voix