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La flûte

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Lepoete

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Pablo n’est pas un lève-tôt, surtout en hiver. Après avoir avalé un grand bol de café, il emporte ses instruments de musique et sort de chez lui.
Il se décide pour la ligne 8, une de ses favorites, et s’engouffre dans le métro.
De son enfance passée dans un cirque, il a gardé une âme de saltimbanque. Là, il jouait de plusieurs instruments : violon, accordéon, trompette, ou flûte, parfois debout sur la croupe d’un cheval ou juché sur les épaules d’un de ses compagnons...
Mais tout cela, c’est de l’histoire ancienne. Maintenant, il lui faut gagner sa croûte dans le métro. Pour cela, il va divertir les passagers en jouant de la musique et déclamant de la poésie.
Pas besoin de transporter une mallette ou une sonorisation sur roulettes, il a trouvé la solution miracle : il joue de la flûte à bec, et aussi du piccolo. L’un et l’autre tiendraient dans sa poche sans problème.

Dix heures du matin, le rush de l’heure de pointe est passé, c’est son heure.
Pour commencer sa journée, il entre dans une première voiture. Puis, une fois les portes refermées, il annonce d’une voix forte :
- Mesdames, messieurs, je vais sortir de mon sac un piano et vous jouer un morceau.
Il fouille dans un petit sac, puis reprend :
- Zut, j’ai oublié mon piano ! Alors je vais vous jouer de la flûte.

Tout en jouant de la musique, il observe les passagers. Il reconnaît rapidement ceux qui partent pour leur travail. La plupart sont plongés dans des jeux sur leur Smartphone, ou activent fébrilement leurs pouces pour envoyer des messages. Presque impossible d’attirer leur attention !
Quelques couples d’amoureux qui se donnent la main et échangent des baisers furtifs. L’amour rend généreux, mais jusqu’à un certain point : si la passion est trop forte, ils n’entendront pas sa musique et ne le verront même pas passer après son numéro pour demander quelques piécettes...
Les étudiants sont reconnaissables à leurs cartables ou sacs à dos. Lorsqu’ils sont en petits groupes, ils restent debout sur la plateforme. Celui là donnerait bien une pièce, mais devant les copains, il ne veut pas flétrir son image de dur et ne met pas la main à la poche.
Les étrangers : il y a ceux aussi fauchés que lui qui viennent dans le métro pour se réchauffer, sans but précis. Et puis les autres, les touristes. Ceux-là ne sont pas encore blasés et peuvent tomber sous le charme de sa musique, sinon des poèmes qu’il lit à voix haute.
Et puis, il y a les autres dont il ignore tout : célibataire, marié, âge incertain, où habite-t-il et quel est son but...?

Tout compte fait, dans cette voiture il n’aura gagné que 50 centimes. Dans la suivante rien du tout. Reste toujours l’espoir qu’au prochain arrêt, il parviendra à toucher le cœur des passagers qui se montreront plus généreux ?
Il a bien essayé de rester posté sur le quai ou dans un couloir du métro, mais il préfère être dans une voiture, entouré de vingt ou trente passagers. Dans cet espace clos, et dans un temps limité, il construit un véritable petit spectacle, comme au théâtre, et tente de faire abstraction du bruit de ferraille de la rame sur les rails et du crissement dans les courbes. Quand il a trop fatigué sa voix à déclamer ses poèmes, il joue de ses instruments...

Il est maintenant une heure de l’après midi, et il a tout juste de quoi s’acheter un sandwich. Pourtant, il faudra bien qu’il rapporte ce soir de quoi dîner...

Au prochain arrêt, il décide de changer de stratégie. Il entre dans une voiture et décide de leur lire des poèmes.
Il voudrait tant les émouvoir, qu’ils oublient leurs téléphones, leurs ennuis, leur boulot... Qu’ils accèdent au rêve !
Soudain, la rame de métro s’arrête en pleine voie. Au haut-parleur, le conducteur annonce un arrêt de quelques minutes suite à un incident.
Il se dit que cet arrêt est fait pour lui ! Il s’élance :

Piano :

Sous les mains élégantes
Roulent les dominos
Dansent les dièses noirs
Entre les do d’ivoire

L’arlequin muet chante
Et murmure au piano
Les rêves fous d’un soir
Entre les la d’ivoire

Espiègle ou lancinante
La mélodie en do
S’enroule comme un foulard
Entre les fa d’ivoire

Sous la ronde envoûtante
Volent les dominos
Ivres, sans le vouloir
Entre les do d’ivoire.

Puis, de sa flûte il joue une musique envoûtante dans le silence soudainement établi de son théâtre improvisé.
Cette fois, sevrés du bruit mécanique du roulement de la rame, les passagers sont comme désorientés, et regardent cet homme au visage basané et ridé, les cheveux noirs de jais, qui leur raconte une autre vie. Sa musique et sa poésie les emmènent dans un pays qu’ils devinent si différent du Paris sombre et souterrain où ils se trouvent.
Et Pablo tient son public. Il oublie où il est et tire des accents étonnants de sa flûte, avant de lire de nouveaux poèmes qu’il soutire de sa mémoire.

Le clown :

Hors du grand chapiteau étoilé
La nuit, le clown a perdu ses couleurs
Larmes rouges et blanches mêlées
Est-ce de pluie, est-ce de pleurs ?

Attaché à sa corde éternelle
L’âne tout seul dans le noir
Du fond de sa triste prunelle
Pose sur lui son doux regard

Dans la nuit pâle, silencieuse
Las des rires et de la lumière
Le clown rêve de la danseuse

Loin des jongleurs et funambules
Sous le halo d’un réverbère
Pleurent le clown et sa mule.



La rame de métro est repartie, jusqu’à la prochaine station « Bonne nouvelle ». Son regard s’est longuement posé sur une petite fille, assise sur les genoux de son grand-père. Les yeux grands ouverts, elle n’a pas cessé de le regarder et l’écouter attentivement pendant l’arrêt impromptu, et continue à le regarder droit dans les yeux, comme seuls le font les enfants.

Ayant tout donné de son cœur, Pablo avance entre les rangées de passagers assis, le béret ouvert dans la main. Pendant que des pièces et quelques billets s’accumulent dans son béret, la petite fille le regarde encore fixement et lui offre un grand sourire en mettant une piécette de sa petite main.
Pablo lui sourit à son tour, de petites rides en étoile autour des yeux, et lui dit « merci » au moment où la rame s’arrête à « Bonne nouvelle ».

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Catherine Ackermann · il y a
Peut-être aimerez vous mon inconnue du RER-en tout cas félicitations pour votre texte.
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Pascal Depresle · il y a
superbement écrit. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra. Mon univers aussi, comme Tropique et tant d'autres choses.
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Philippe Larue · il y a
1 bon texte, mes votes
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Luc Michel · il y a
Bravo, un très beau texte, moments croqués, c'est très bien vu. Le personnage de la petite fille est très réussi je trouve.
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Arlo · il y a
Un très beau détour par votre TTC. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux derniers poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Didier Caille · il y a
Oui, une bonne nouvelle :) et si le coeur vous en dit, je vous invite à découvrir mes oeuvres.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit bien mené et triste ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Abi Allano · il y a
Un joli texte poétique et triste. Bravo!
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