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La fille et rien d'autre

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Romane González

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

C'est un sans-faute pour cette histoire de détective à l'ancienne. L'atmosphère de cette enquête se construit grâce aux codes du bon vieux polar,...

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« Wally,

Toi et moi on se connaît depuis combien ? Dix ans ? J’étais un môme quand tu m’as engagé. Rien ne t’y obligeait. Je sortais de nulle part, un petit gars sans famille qui trimait depuis ses douze ans pour à peine gagner sa croûte. Cheminot, ouvrier, videur, j’ai tout fait. Tu as été un vrai ami. Un père, même. Pourtant, les choses ont changé. Pauvre vieux Wally, elles ont changé si vite que tu n’as rien vu. Moi non plus. Jusqu’à ce soir, je pensais tout maîtriser. Quelle blague ! Tu t’en doutes, ma lettre est en lien avec l’affaire Eric Wright. Et surtout avec Mrs Wright. Vera.
Tu étais là, la première fois. Assis sur mon bureau, en train de fumer ton cigare. Tu racontais le match de base-ball de ton fils. Je t’envie Wally, avec ta femme, tes deux gosses. J’aimerais me trouver une gentille fille qui me préparerait un bon repas le soir et réchaufferait mes draps. Tu vois, mes rêves, ils étaient simples. Mais j’y tenais. Pour toi, Mrs Wright c’était juste une cliente. Elle n’était même pas belle. Mais elle avait ce truc. Dans sa façon de marcher, de se tenir. Les femmes, je les connais. Celle-là elle n’avait pas encore ouvert la bouche que je l’ai senti, de suite. Je ne suis pas ton meilleur détective pour rien. Autour d’elle, il y avait comme une odeur de sang.
— Je cherche John Cain, elle a dit.
Tu lui as fait un signe vers moi. Alors elle a dit, en me regardant dans les yeux :
— Il faut que vous retrouviez mon mari.
Je lui ai proposé un siège et elle s’est assise en croisant les jambes. Tu nous as laissé. On a causé du mari. Trente-deux ans. Des études de littérature. Professeur. Elle m’a montré une photo. Grand type maigre avec un beau visage. Une semaine auparavant, il n’était pas rentré après ses cours. Elle a sorti un mouchoir de son sac et s’est tamponné les yeux avec.
Le soir, dans mon lit, j’ai repensé à cette fille. Je n’étais pas sûr d’avoir envie de retrouver son mari. Wally, j’étais déjà accro.
Les événements que je vais retracer, tu les connais, mais je le fais au cas où tu montrerais ma lettre aux flics.
Le lendemain, direction le lycée où travaillait Wright. Le directeur m’en tire un sacré portrait. J’ai du mal à y reconnaître le gentil prof dont parlait sa femme. Un drôle d’oiseau, il me dit. Ces derniers temps, des types louches l’attendaient dans une grosse voiture. L’un des gosses de sa classe l'a même vu sortir d’une boîte sur Central Avenue, « Chez Marco », accompagné d’un rouquin qui ressemblait à Mickey Rooney. Je m’y rends. Je commande un whisky sour et j’attends. Sur les coups d’onze heures, le type s’amène. Le portrait craché de Mickey Rooney ! Je l’invite à ma table, lui paye un whisky et lui demande des nouvelles de ce bon vieux Eric. Il joue à l’idiot et répond qu’il ne connaît pas. Il part. Je lui emboîte le pas. Dehors, il n’y a que lui, moi et la lune. Elle tiendra sa langue.
— Hé, Mickey, je fais, je crois qu’on s’est pas bien compris.
Il se retourne, je lui envoie un uppercut dans la mâchoire. Il est tellement petit qu’il valdingue de tous les côtés et s’écrase contre le mur. Il chiale, me dit qu’il est réglo, il vend des aspirateurs. Son vrai nom est Ed Stone, si les flics demandent. Il ne voulait pas mettre son copain dans les ennuis et croyait que j’étais un des gars de Miller. Il balance tout quand je lui montre ma carte : le gentil prof est en réalité maître chanteur et sa vache à lait favorite c’est James Miller, le fils du sénateur. Miller et Eric sont allés au même collège. Apparemment, Miller Junior aimait bien les petits jeux de domination sur ses camarades. Un jour, ça a mal tourné et un gosse est mort. Eric a assisté à la scène et possède des lettres explicites quant aux penchants sadiques de Miller.
Je rentre chez moi en pensant à toutes ces saloperies dont le monde est rempli. Devant ma porte, Véra. Assise comme un petit animal abandonné, la tête posée sur ses genoux. Elle entre alors que je ne l’ai pas invitée.
— Ça sent la cigarette, le whisky et le renfermé chez vous.
— Bienvenue. Vous venez enfin me parler des petits passe-temps de Prof ?
Je lui raconte. Elle se tord les mains, dit qu’elle ignorait tout. Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon. Elle se colle contre moi. Cette fille est dangereuse, je le sais, mais il me la faut.
Le lendemain, Wally, je te fais mon rapport. Tu fumes ton cigare sans rien dire puis tu t’excites. Un chantage impliquant le sénateur ? Tu veux que je prenne avec moi Harry ou Bill pour plus de sûreté. Tu es à deux doigts de tout refiler aux flics. J’arrive à te convaincre de me laisser travailler seul. Je ne veux pas qu’on m’enlève l’affaire. Je la veux, elle. Tous les soirs, elle est devant chez moi. Le même scénario : je lui donne les nouvelles, elle pleure son mari et finit dans mon lit.
J’ai suivi Mickey et déniché d’autres petits copains d’Eric dont un que la police recherchait pour l’interroger sur une affaire de meurtre. Le type a accepté de balancer si je le laissais tranquille. Il m’apprend que cette fois, Eric a été gourmand et a demandé vingt mille dollars à Miller. Puis il a eu peur que Junior ou Papa-au-bras-long en ait assez de lui et ne décide de lui faire sauter la cervelle. Il se planquait dans un hôtel sur Bunker Hill et préparait son évasion pour Mexico. Le pognon avait dû lui monter à la tête et il avait oublié sa femme. J’ai appelé Véra et je lui ai dit où était son mari. J’ai ajouté que le salaud projetait de se tirer sans elle. Je voulais qu’elle et moi... Au téléphone, j’ai fait ma proposition et elle a eu l’air de réfléchir.
— Je voudrais lui parler une dernière fois. Mais pas seule. Avec toi. Rejoins-moi dans une heure « Chez Florian ». Tu m’amèneras voir Eric.
Je l’ai attendue. Pas de Vera. J’ai foncé à Bunker Hill. J’arrivais plus à penser. Là-bas, j’arrive devant la chambre, je colle mon oreille contre la porte. Rien. J’entre ou plutôt j’essaye d’entrer parce que la porte est bloquée mais pas fermée à clefs. Je force et découvre ce qui faisait obstacle : un corps avec une balle dans la tête. La cervelle a sauté de tous les côtés, mais c’est bien le type de la photo. Y a une odeur dans la pièce, Wally, tu l’aurais reconnue toi aussi. Le même parfum à la violette que la première fois que Vera est entrée dans mon bureau. J’ai fouillé le cadavre, la chambre. Envolés les vingt mille. Elle l’avait refroidi, avait pris l’argent, et bye bye.
Cette fille m’avait embauché pour retrouver son mari dans le but de le liquider, et moi j’avais couru et j’en avais redemandé. Le meilleur détective, tu parles ! J’ai besoin de me mettre au vert quelque temps. Ne cherche pas à me joindre... »


— John...
Je lève la tête. Wally. Je ne l’ai pas entendu entrer.
— Justement, je terminais une lettre pour toi !
Il a un drôle de regard. Ma main rampe jusqu’à ma poche, serre la crosse, au cas où.
— Fais pas de bêtises, petit. Les flics sont en bas. Je leur ai demandé une minute, je voulais te voir.
Ma main retombe, inerte, sur mes genoux. Wally lit la lettre.
— Tu permets que je fume ? J’aurais pu y croire, à cette histoire. Mais ce vieux Wally, dans le temps, il avait du nez. Il en a gardé un peu. Assez pour sentir l’odeur du sang mais pas autour d’elle, John. Autour de toi. J’ai demandé à Harry de te coller au train. Il croyait qu’il te protégeait ! Quand il t’a vu sortir en courant de l’hôtel de Wright et qu’il a trouvé le type mort dans sa chambre, il pensait encore que c’était les gars de Miller qui avaient agi et que toi tu étais arrivé après eux. Mais ensuite, lorsque Mrs Wright est entrée chez toi et n’en est jamais ressortie, sauf enroulée dans ce tapis que tu as chargé dans ta voiture pour la faire disparaître, là, il a commencé à y voir plus clair. John, pauvre petit...
Dans la poche intérieure de ma veste, il y a cette enveloppe avec tous les billets. Le nouveau départ que j’aurais pu m’offrir, moi, le petit gars sans famille qui trime depuis ses douze ans. Je ferme les yeux et j’écoute Wally répéter, « pauvre, pauvre petit ».

PRIX

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RAC · il y a
Super bien ficelé, bravo !
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Romane González · il y a
Merci RAC c'est très gentil à vous :-)
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RAC · il y a
Je vous en prie, c'était une lecture très agréable. A bientôt chez vous ou chez moi...
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La luciole · il y a
Femme fatale et privé envoûté, John Marlowe n'est pas loin, bravo:)
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Romane González · il y a
Merci :-) Je suis contente que celle-là aussi vous ait plu!
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette Finale du jury bien méritée, Romane !
Je vous soutien et vous invite à découvrir “le lys des vallées”
qui est également en Finale. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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MCV · il y a
Le privé et la femme fatale. Chandler ressuscité!
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Romane González · il y a
Chandler, mon idole :-)! Merci pour votre lecture!
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Hervé Mazoyer · il y a
Bonjour. Vous avez lu commenté et voté pour le péril vert l histoire de cette plante venue d'Inde qui dévaste tout un village en Grande Bretagne. J ai eu la joie de voir ce texte en tête du classement et se qualifier pour la finale qui commence Vendredi. Si ce texte a été pour vous un coup de coeur vous pourrez le soutenir à nouveau dans une semaine. Juste derrière le péril vert un autre de mes textes train d enfer un interrogatoire policier avec une chute glaçante et tragique et deuxième dans la catégorie très très court se trouve le ridicule ne tue plus l histoire de Nicolas Hurie qui se prenant pour un Dieu de l écriture massacre trois chefs d oeuvre de la poésie. Si là aussi vous les avez lus et qu ils vous ont plu vous pourrez de même les soutenir la semaine prochaine. A vous de voir. En vous remerciant beaucoup pour le temps passé à me lire. Hervé Mazoyer.
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Charles Duttine · il y a
Une ambiance noire et un récit nerveux ... J'aime beaucoup !
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Romane González · il y a
Merci pour votre passage ici, Charles :-)
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Adlyne Bonhomme · il y a
Une plume de qualitée, originale, maîtrisée bravo

Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Lllia · il y a
J’adore l’ambiance, l’atmosphère. Les personnages et leurs dialogues sont prenants. Bravo.

Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Loodmer · il y a
Les nanas ont perdu tous les privés
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Potter · il y a
Magnifique texte ! Très bonne maîtrise de l'écriture , BRAVO !!!!!
Si tu as deux minutes n'hésite pas à venir jeter un coup d'œil à mon dessin pour le concours Harry Potter : Poudlard

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Romane González · il y a
Merci pour le passage ici et merci pour l'invitation sur ta page!
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