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La fille à rendre

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Triesta

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J’ai sept ans. Je m’appelle Élise. Je me tiens debout derrière Mémé-nourrice. Elle est en conversation avec les dames de l’agence d’Avallon, attablées dans notre cuisine-salle à manger.

Cuisine-salle à manger, c’est beaucoup dire. La cuisine, c’est la pierre à évier et la cuisinière. La cuisinière fonctionne tous les jours, car on se chauffe avec et on cuisine avec. Mais elle chauffe mal. Elle est trop petite, même pour notre maison qui n’a que deux petites pièces. Au point que le froid est notre premier souvenir à ma sœur nourricière et à moi. L’hiver, on vit collées à la cuisinière. On met nos pieds, nos mains dans le four. « Si on avait pu, on serait rentrées toutes entières dedans » se rappelle ma sœur. On a des engelures. On les frotte le soir sur les draps rugueux avant de se coller l’une à l’autre, allongées sur le côté, les genoux bien repliés. On dit qu’« on fait la chaise ». Ça réchauffe, le temps de s’endormir. Mémé‑nourrice met bien des braises dans une bassine et la dépose dans notre chambre, mais c’est comme pour dire. Elle nous donne aussi une brique enroulée dans un torchon. J’adore la mettre entre mes cuisses ou sur mon ventre. Mémé-nourrice dort dans la cuisine-salle à manger. C’est aussi sa chambre. Elle a un lit cage qu’elle déplie le soir. Le lendemain, lorsqu’on se réveille tout est plié, tout est rangé. On ne voit jamais son lit défait. C’est sa fierté de ne rien laisser voir de sa misère.

Les dames de l’agence sont venues pour un contrôle. Car, Hélène et moi, nous sommes des enfants de l’Assistance publique de la Seine. C’est notre identité, même si la Seine, on ne l’a jamais vue. A l’école, il y a aussi les enfants de la Seine‑et‑Oise et les enfants de la Seine‑et‑Marne. On est tous « de l’Assistance ». Les autres enfants sont « de la famille ». Comme on est quatre fois plus nombreux qu’eux, quand une bagarre éclate, on gagne à tous les coups. Le nombre, c’est notre force, notre façon d’exister dans le village, alors on en profite ! Chaque année, le père Noël dépose à l’école les cadeaux des enfants de l’Assistance. Le matin, il nous prévient de son passage, par un mot au tableau en lettres tremblantes. Et l’après-midi, les cadeaux, les friandises et les oranges sont là. Mais lui, on ne le voit jamais !

Pour l’heure, la conversation s’anime dans notre cuisine-chambre-salle à manger. Les dames de l’agence haussent le ton en parlant de nous :

– Élise et Hélène ne peuvent plus dormir dans le même lit, il faut quelles aient chacune le leur. Cette fois, ce n’est plus un conseil, mais une consigne mademoiselle André. À la prochaine visite, si les deux lits ne sont pas là, vous rendrez une des filles !

Mémé-nourrice a son caractère. Elle résiste :

– À leur âge, elles peuvent bien dormir ensemble. Elles ont un grand lit. Vous faites des complications pour rien. Dans la chambre, il n’y a pas la place pour deux lits et une armoire.

Mais rien n’y fait. Alors elle lâche :

– S’il faut rendre une fille, je la rendrai !

J’ai sept ans et je sais que c’est moi, qu’elle va rendre. Je suis arrivée à deux ans et demi, deux mois avant Hélène, enfin avant Laïla, car Laïla est son vrai prénom. Comme nous tous, c’est une meneuse qui l’a déposée avec sa vêture, son carnet de placement et les papiers à signer et à remporter à l’agence. La meneuse est repartie vite en disant à Mémé-nourrice que Laïla est une enfant difficile, qu’il lui faudra être patiente. En déshabillant Laïla, Mémé trouve épinglé sous sa chemise de corps, un mot écrit par sa nourrice précédente sur un morceau de tissu blanc. Elle dit qu’elle est très attachée à Laïla, ses deux grands fils aussi. Mais que l’administration a décidé de la placer ailleurs brutalement et sans explications. On ne lui a pas dit où elle allait. Elle sait qu’il est interdit aux nourrices de s’écrire, mais elle la supplie : « Donnez-moi au moins une fois de ses nouvelles. Et prenez bien soin d’elle, car Laïla a besoin de beaucoup d’affection ».

Mémé comprend vite. Car Laïla, mord, griffe. Et surtout, elle ne dort pas. Elle se berce des heures durant dans son lit. Elle se réveille en pleine nuit, hurle et recommence. Dans une maison si froide, il n’est pas possible de s’éloigner d’elle. Mémé‑nourrice reste près de son lit à la border, à la couvrir, à la recouvrir. Elle lui parle doucement en maintenant une couverture sur ses épaules pour qu’elle n’attrape pas mal. Ces nuits passées à son chevet, Mémé les a racontées si souvent...

Chaque fois que le médecin vient, il lui conseille de ne pas la garder. Pour lui, c’est une enfant malade nerveusement qui doit aller en institution :

– A 71 ans, vous vous esquintez la santé avec une gamine dont vous ne ferez jamais rien. Elle ne pourra pas aller à l’école, ni plus tard travailler !

Comme à son habitude, Mémé résiste :

– L’école n’est qu’à six ans docteur, on a bien le temps de voir... Elle va beaucoup mieux déjà. Élise l’aide par sa présence. Elle veut tout faire comme elle. Et, elle est volontaire. Laissez lui la chance de grandir un peu !

C’est dans son souci de Laïla, que Mémé à son arrivée l’a rebaptisée Hélène. Hélène, c’est son deuxième prénom, souligné par l’administration dans son livret. Mémé y a vu un signe. Avec « son drôle de tempérament » et « sa tignasse crépue », inutile d’en rajouter avec un prénom arabe. Hélène, c’est joli et c’est passe-partout. C’est son idée à Mémé qu’Hélène passe partout où passent les autres enfants.

Alors maintenant qu’Hélène a sept ans, qu’elle va à l’école, même si c’est difficile pour elle d’apprendre, elle ne va pas la rendre !

Dès que les dames de l’agence sont parties, Mémé me prend sur ses genoux et m’explique : « Toi, Élise, ce n’est pas que je t’aime moins et vous êtes comme deux sœurs, mais tu pourras te débrouiller partout où tu iras. Tu apprends tout ce que tu veux. Tu t’adapteras facilement. Je suis déjà ta quatrième nourrice... » Je ne me rappelle pas des autres nourrices. Je sais qu’on m’a retirée de celle de Vézelay, à quelques kilomètres de là, parce qu’elle tenait aussi un café et qu’elle me mettait toujours au coin. Des villageois s’en sont émus et ont prévenu le directeur d’agence.

En attendant, la vie à la maison reprend son cours. Celle du village reste ponctuée par les arrivées de nouveaux enfants de l’assistance. Le père Noël dépose à nouveau nos cadeaux à l’école. Mais les dames de l’agence ne reviennent pas. On entendra plus parler de cette histoire de lits. Je continuerai à dormir avec ma sœur jusqu’à son départ à 13 ans pour l’école ménagère.

Hélène, depuis ses 20 ans, a repris son prénom de naissance. Elle a appris dans son dossier qu’on l’a changée précipitamment de nourrice à deux ans, pour que sa mère – « qui avait de mauvaises fréquentations et allait voir des Algériens » – ne la retrouve pas. Après quelques années comme domestique dans une maison bourgeoise, elle viendra à Paris travailler à la cantine du Crédit Lyonnais. Elle sera déléguée du personnel et défendra avec énergie les intérêts de ses camarades salariés. Elle a trois petits-enfants. Elle s’en veut d’avoir « comme une bête » passé à la machine le mot de sa première nourrice et d’avoir tout effacé. Elle garde tout de même le morceau de tissu blanc. Elle me prête sa médaille d’immatriculation, car j’ai perdue la mienne. J’ai perdue aussi la photo où l’on se tient toutes les deux par la main, avec nos médailles sur colliers scellés, bien visibles sur nos tabliers à carreaux. Lorsque je vais à la rencontre des collégiens, des lycéens, des parents, des professionnels, des bénévoles, pour leur parler « des droits de l’homme et des droits de l’enfant », je leur montre la médaille et m’arrête sur une histoire méconnue de l’enfance populaire : celle du placement massif à l’Assistance publique des petits parisiens dans le Morvan, jusque dans les années 1970.

Parfois, quand on se chambre, Laïla et moi, je la traite de « Tignasse crépue » et elle  de « Fille à rendre ».

PRIX

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Brigitte · il y a
Ce texte est magnifique,j’ai partagé en le lisant les angoisses d’Elise et j’ai senti le froid de l’hiver dans le Morvan,est-ce qu’il y a une suite ?Brigitte
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Claudia Mollier · il y a
emouvant, bien écrit, ca donne envie de lire la suite et d'y croire ! bravo claudia - une amie de Catherine BR
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Marcel Tomolillo · il y a
très touché et ému par se beau texte d'autant plus, que je connais l'auteur !
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Florence Armitano · il y a
Merci pour ce partage, très inspirant témoignage
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Anne · il y a
C'est formidable de garder la mémoire de ce phénomène ahurissant du placement massif des enfants parisiens dans le Morvan. Un grand merci donc à l'auteur de cette nouvelle !
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THOM · il y a
C'est une histoire très touchante qu'il est difficile d'imaginer aujourd'hui.
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Baptiste Truchot · il y a
C'est une histoire fascinante et un très beau texte, on est déçu d'arriver à la fin
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Chloé Truchot · il y a
Bravo Colette, très beau témoignage !
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Télémaque · il y a
Ce beau texte est émouvant et nous touche beaucoup.
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FMT · il y a
émouvant et optimiste, Bravo !
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