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La fête fantôme

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Jak Baron

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D'après les directives de la lettre, Karlsen n'habitait qu'à environ une demi-heure de marche de la gare. Je relevai le col de mon manteau et empoignai fermement la poignée de ma valise. Dans moins d'une demi-heure, je serais devant une généreuse tasse de grog fumant en train de discuter avec ce vieil avant de m'engouffrer sous les couvertures d'un lit douillet. Armé de telles pensées, je redoublai mon pas. Souvent lorsque l'on marche dans certaines rues de ces villes du Nord, il arrive que l'on se trouve plongé dans de biens sinistres rêveries. Ces murs de brique rouge ; ces soubassements d'un noir ténébreux n'encouragent guère à de plaisantes pensées. C'est dans cet état d'esprit partagé que je fus surpris par un brouillard épais, poisseux et inquiétant comme tout brouillard, la nuit dans une ville inconnue et déserte. À ce moment, je dus ralentir mon allure, je n'arrivais plus à discerner que le trottoir d'en face et encore avec quelques difficultés. Un autre élément de contrariété se rajoutait ainsi à mon programme, mais la moue rageuse que je fis ne m'aida guère à parcourir plus de chemin. Je me résignai donc et continuai ma marche plus lentement. Peu après, je constatais que je me trouvais dans un endroit fort peu éclairé, pratiquement obscur. En fait, j’étais totalement perdu et n'avais plus aucun sens de l'orientation. Il ne me restait donc plus qu'à demander mon chemin. À cette heure tardive cela allait sans doute poser quelque problème. En tournant sur moi-même je réussis à discerner une violente lumière, assez puissante pour littéralement couper le brouillard dense et omniprésent. Je me dirigeais d'un pas assuré dans cette direction, réconforté par l'éventualité d'une présence humaine. En me rapprochant, je constatais que la lumière était légèrement bleutée, ce qui n'atténuait en rien l'agressivité de l'éclairage qui désintégrait pratiquement la muraille de brouillard. Les détails se précisèrent enfin, la lumière s'échappait d'une porte entrouverte et des ombres mouvantes modulaient le flot de luminosité. Cela confirmait en tout cas la présence de natifs qui pourraient alors me renseigner. Mais en approchant, un sentiment de gêne insaisissable s'insinua en moi. Quelque chose ne concordait pas. Comme si une anomalie, un anachronisme quelconque s'était glissé dans ce tableau vivant.
Je me trouvais enfin sur le seuil de la porte. Dans la pièce, dix, quinze, peut être vingt personnes dansaient, riaient, chantaient, buvaient dans le silence le plus total. C'était cela, le silence, l'élément qui ne concordait pas, l’élément qui m'avait perturbé mais qui à présent m'inquiétait. Le brouillard s'infiltrait par nappes épaisses dans la pièce et les gens ne s'en souciaient aucunement, ils continuaient imperturbables leur fête en ignorant totalement ma présence et pourtant j'étais planté debout sur le seuil inondé de lumière. Il était impossible qu'ils ne m'aient pas vu. Parfois un ou deux regards s'orientaient dans ma direction mais je n'aperçus aucune lueur de reconnaissance dans ces yeux qui continuaient à nier mon existence. Je restais tout à coup glacé par ce silence écrasant qui ne correspondait pas à l'agitation débordante de cette joyeuse assemblée. Les valses succédaient aux tangos accompagnés d'une musique dont je ne pouvais qu'imaginer les accents. J'étais encore là, paralysé d'effroi par ce spectacle muet et terrifiant ; comme dans un cauchemar prisonnier de ses propres angoisses, prisonnier de soi-même. Mais là, je ne rêvais pas, l’humidité pénétrante du brouillard était une preuve de ma pleine conscience. Peu à peu, je devins un simple spectateur, un voyeur inaperçu, ma peur s'atténua. Cela m'amena à faire une observation objective des lieux. Cette observation m'apporta de nouveaux éléments troublants, en effet, tout dans l'environnement des personnages et même dans leurs vêtements, tout avait une teinte d'un passé cependant assez proche. Cette fête ne pouvait se dérouler actuellement. Une pensée vint me rassurer un instant :
C’est sans doute une soirée costumée je l'écartais presque aussitôt. C'est ridicule ! Pourquoi donc se déguiser en personnages d'une époque aussi proche, les années quarante ou cinquante ? Pensais-je. J'étais plongé dans ses profondes réflexions lorsque l'ambiance de la scène se mit à changer. Un des hommes ouvrit démesurément la bouche pour élever certainement un cri muet, toute l'assistance fut alors saisie de panique et se mit à courir vers la sortie, c’est-à-dire là où je me trouvais, droit comme un piquet. La terreur qui avait disparu jusqu'alors vint à nouveau me saisir mais non pour me paralyser ; au contraire, je me mis à courir follement en plongeant dans le brouillard salvateur. Malgré l'événement terrifiant qui se déroulait dans mon dos, je me retournais dans un sursaut de curiosité insensée. Là où je m'étais trouvé il y avait un embrasement de flammes et de lumière intense. Je m'enfuyais alors les jambes emportées par la terreur.
Très peu de temps après, je passais la muraille de brouillard et rencontrais un homme à bicyclette qui assurait me dit-il les fonctions de garde champêtre. Il m'indiqua promptement le chemin à suivre pour arriver chez mon hôte. J'y fus en moins de dix minutes. Après un chaleureux accueil, nous nous trouvâmes devant un bon verre de whisky à parler de mon voyage. N'en tenant plus, j’en vins à lui conter l'étrange aventure que je venais de vivre. L'intérêt de Karlsen ne cessait de s'amplifier au fur et à mesure de mon récit, il me fit même répéter quelques détails. Puis le silence se fit, Karlsen était là devant moi les traits tendus. Puis à son tour il se mit à raconter une histoire.
11 novembre 1945-la fin de la guerre la fin de la terreur. Dans toutes les villes libérées c'est l’allégresse, c’est l'explosion d’une fête trop longtemps attendue même dans ce petit village où quelques habitants se sont réunis dans la maison du Dr Reuter. On y danse, on y boit, on y chante. Mais tout à coup retentit un sinistre sifflement trop connu et que l'on croyait désormais disparu. Tout le monde tente alors de s’échapper, c’est la panique. Mais trop tard, la bombe incendiaire est déjà à l'intérieur de la pièce, une coulée de flammes est vomie par la porte. L'avion allemand responsable du massacre s'écrasa dans les champs de maïs, plus loin, abattu par la DCA. À ses commandes, un jeune officier nazi. Ce furent, entre autres, les dernières victimes d'une guerre de six ans. Lorsque son récit fut achevé il était près de deux heures du matin. Je montai dans ma chambre exténué et perplexe.
Le lendemain, le ciel et l'air étaient limpides, je retrouvais facilement l'emplacement de mon aventure nocturne. À sa place, un terrain vague et quelques vestiges de murs sur l'un desquels figurait une plaque rongée par la rouille. On pouvait tout de même y lire "Docteur Sébastien Reuter diplômé de la faculté de médecine de Bruges".
Le passé était bien mort, et, je l'avais vu revivre.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir qualifié implicitement de bonne qualité ma nouvelle et de constater que la sélection peut être de moindre qualité ce qui est flagrant pour les sélections des BD courtes lesquelles sont à 70% consternantes de nullité.
J'ignorais l'existence du festival off que je m'en vais découvrir grâce à vos conseils.

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Bernard Boutin · il y a
Excellent récit sur la vision rétrospective d'un drame. J'ai juste une remarque concernant la date de l'incendie du à un fait de guerre, les allemands signèrent la capitulation avec la France en mai 1945.
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Jak Baron · il y a
Oups ! Désolé pour cette réponse tardive, mais vous avez totalement raison. Et encore pire erreur de ma part car j'évoque le 11 novembre 1945 au lieu du 11 novembre 1918. Je mérite donc de ne pas être qualifié en finale. Ce qui est fait !
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte qui, dans les brumes du Nord, fait revivre un tragique événement de la fin de la deuxième guerre mondiale. Bravo, Jak ! +5
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Jak Baron · il y a
Merci Jean pour votre généreux vote.
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Jak Baron · il y a
Merci pour votre vote. Je vais lire votre histoire.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Jak Baron · il y a
Je vais lire frontière de brume
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Abi Allano · il y a
Geniale votre idée de faille temporelle.J adore votre récit Jak! Sincèrement bravo.
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Jak Baron · il y a
Abi, merci d'avoir apprécié.
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Mjo · il y a
Mes voix pour ce texte chargé d'une histoire traumatisante
Si ça vous dit je vous invite à découvrir mon TTC:"Perdu dans la brume"

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Jak Baron · il y a
Merci pour votre commentaire et vos voix. Je vais lire perdu dans la brume.
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Pascal Depresle · il y a
Un joli retour en arrière.
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Jak Baron · il y a
Et aussi un peu sinistre...
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Pascal Depresle · il y a
C'est vrai aussi. J'ai quelques nouveaux textes en lice, si le cœur vous dit de passer.
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Jak Baron · il y a
C'est fait
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Pascal Depresle · il y a
Merci Jak
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une incursion dans les brumes du souvenir.
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Jak Baron · il y a
Tout à fait d'accord.
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