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La femme qui vendait des oranges au bord de la nationale

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Pierre Lieutaud

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Un temps d’hiver comme le voulaient la nature et les hommes. Il faisait froid, l’air était sec, le soleil brillait. Au bord de la route, une femme, chaudement vêtue, vendait des oranges. Elle parlait et les autos qui passaient étouffaient le son de sa voix. Elle parlait pour se réchauffer, pour attirer le client, pour faire un peu sien les êtres de passage, elle parlait de son mari, des deux cancers qui l’avaient rendu insupportable, dévoré d’angoisse, agressif, et qui maintenant guéri était redevenu l’agneau du temps d’avant, des voisins, des camarades de l’école communale, des jeunes, des vieux, des morts, de ceux pour bientôt, qui attendaient, impuissants et résignés, couchés dans les draps rêches parfumés de lavande et d’eau de Cologne, entourés d’attente et de silence pendant que tout à coté bourdonnaient les cours de recréation de l’école maternelle, de leur courage, leur peur, de leurs ancêtres qu’ils rejoindraient. Une généalogie en plein vent des choses de la vie qu’elle récitait comme un devoir de vacances, une immortalité de l’instant du bord de route nationale où l’herbe empiète sur le goudron, où on ne sait pas ou commencent les prés qui grimpent à flanc de montagne et ou s’arrête le macadam. Des choses incontournables qui un jour finissent dans le grand avaloir, comme les ruisseaux se jettent dans la rivière, disparaissent dans le tumulte de ses flots, Don Quichotte, toréador, indifférente au charroi, au vent, aux nuages qui défilaient, immenses, effilochés, indifférents, elle récitait les liens des générations successives...
Elle parlait des gens d’ici, des gens d’ailleurs, de tous ces corps d’enfants rieurs ou silencieux, que le temps avait modelé, embelli, puis abimé, qui avaient poussé ensemble et avec elle étaient devenus des adultes obligés, avaient cherché à se faire une place dans leur bout de vie, dans leur monde bordé par la rivière et l’étang d’un coté, les faisceaux de routes inutiles de l’autre. Des routes à grande circulation pour aller plus vite nulle part, où passaient les gens de maintenant, pressés ils ne savaient pourquoi d’arriver à l’heure dans leurs autos rapides, sur les courbes de la route douce et infinie, leurs radios caressantes qui tant que durait leur route leur dirait que ce qu’ils faisaient était bien très bien, qu’ils pouvaient faire un peu mieux ou beaucoup mieux, s’ils changeaient d’autos, s’ils accéléraient sur cette grande route faite pour ça, s’ils se connectaient au monde entier pour savoir à chaque seconde s’ils étaient dans le ton de ce monde qui avançait sans s’arrêter jamais...
Elle vendait des oranges dans le froid au bord de la route et battait le rappel du passé et du présent de son quartier, de son village. Il ne s’éteindrait jamais, ce petit monde coincé entre la rivière, l’étang et les gerbes de routes nouvelles. Il y avait dedans tout ce qu’il fallait pour faire un bon passé de souvenirs d’école, d’instituteur, de cours de recréation, de ruisseaux bordés d’herbes tendres où les araignées d’eau faisaient des courses, où passaient les libellules bleues, où l’air sentait si fort la glycine, l’acacias, la vase onctueuse que tous ceux qui avaient vécu ces moments étaient à tout jamais marqués, attachés, prisonniers d’images et d’odeurs souvenirs qui ne les quitteraient jamais. Un passé dur comme le granit de la rivière qui viendrait à leur secours dans la vie. Et qu’ils soient milliardaires ou vendeurs d’oranges au bord de la nationale, ils seraient toujours les mêmes enfants de l’école d’avant...Les pesticides avaient tué les araignées d’eau, les libellules, les oiseaux, les arbres et les fleurs, le progrès du confort des hommes comblé les ruisseaux et arasé les buttes où chantait la brise du soir, mais ces vieux souvenirs empoussiérés par le temps qui passe existaient encore et bien plus dans leurs mémoires et leur cœur qu’au temps de leurs enfances.
Quand elle était enfant, les orangers du jardin se paraient déjà, en fin d’hiver, de boules rouges, et maintenant, au bord de cette route qui ne faisait que passer, elle vendait les fruits de ces mêmes arbres. Un pont entre l’enfance et l’aujourd’hui. Tant qu’ils existeraient, son passé se mêlerait au présent de voitures indifférentes et de routes inutiles et ne disparaitrait pas.
Alors, elle parlait de plus en plus fort... Gouttez une orange disait-elle après avoir découpé avec son canif un morceau ruisselant de jus qu’elle offrait au passant. Au bout de ses doigts elle tenait un petit bout d’éternité parfumée. Et tant pis s’ils ne s’arrêtaient pas, s’ils passaient sans la voir...
Au dessus d’elle, un avion descendait en sifflant vers la piste proche, il se poserait bientôt, de son ventre blanc sortiraient des gens qui s’installeraient dans leurs autos, prendraient la route de nulle part et lui passeraient devant en faisant vibrer le macadam comme un vieux tam tam pendant que les gouttes sucrées de son quartier d’orange tomberaient sur le sol de la terre de sa vie, un petit monde bien à elle, chaud et sucré où les enfants riaient, devenaient adultes, vieillards, s’en allaient comme il était prévu depuis toujours, sans drame et rancœur dans le bourdonnement des préaux des écoles et des autos de passage.

PRIX

Image de Été 2018
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Marie · il y a
Un beau texte dont la forme épouse le fond.
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Brennou · il y a
Moment de vie intense et déconnecté ! Pourtant, qu'est-ce qu'on aimerait le revivre ! ! !
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Isabelle Lambin · il y a
La vie passe dans un rythme incessant. Votre récit me fait penser au rythme effréné des ruches.
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Jean Calbrix · il y a
Un beau réquisitoire contre la mécanisation qui fait passer les gens à côté de la vrai vie ! Bravo, Diorite, pour ce joli texte rédigé de manière originale et très poétique ! Vous avez mes cinq votes.
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Elena Hristova · il y a
tout mon soutien pour ce texte émouvant
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Jusyfa · il y a
Mon soutien et mes voix pour ce beau moment de lecture.
+5*****

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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup ce texte poétique et émouvant. Bravo, Diorite !
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Miraje · il y a
Un tourbillon, comme ce flot ininterrompu des autoroutes ...
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Kiki · il y a
Mes voix pour vous Diorite. BONNE CHANCE
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