LA FEMME ET L’ENFANT

il y a
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Les hommes, il fut un temps, pensaient leur vie en couleurs ; des couleurs belles et chatoyantes, à la mesure de leurs rêves. Ils avançaient confiants vers l’avenir. Mais l’euphorie ne dura pas. Un grand nombre d’espoirs furent brisés par le monde moderne : le progrès avait ses revers. Sous l’ère postmoderne, la désagrégation des traditions fragilisa davantage encore les masses. Pour finir, on entra dans l’hypermodernité. Ā ce stade, il n’était plus question de vivre mais de survivre dans un univers hostile et anxiogène. Les hommes se recroquevillèrent sur eux-mêmes, ne sortant presque plus. Tout devint triste et gris. Les psychosociologues nommèrent « repli réactionnel » ce phénomène sociétal. Le rejet de l’art en était l’un des symptômes. Plus personne ne fréquentait les musées, ni même les salles de spectacles. Les hommes vidèrent leurs habitats de toutes les choses belles et agréables qu’ils possédaient. L’humanité n’avait plus le cœur au Beau.

Il arriva qu’un jour, mû par la colère, l’un des plus grands artistes de son époque fit brûler toutes ses œuvres en un immense autodafé. Toutes, sauf moi : la femme au portrait. J’incarnais à ses yeux le sommet de son art. Il n’eut pas le cœur de me jeter aux flammes. Il fallait bien qu’il restât une preuve de sa gloire passée. En somme, sa fierté me sauva. Il me cacha sous l’escalier, dans un réduit étroit et sombre. Maître jadis reconnu et apprécié de tous, il mourut seul, dans l’indifférence générale.

Je restais plusieurs années dans le noir et le silence. Un matin cependant, je distinguai des voix dans la maison. Un couple et son jeune fils s’installaient. Dès lors, je passais mes journées à les écouter. Les habitudes guidaient leur existence. Avec la régularité d’un métronome, chaque jour, aux mêmes heures, les mêmes sons se répétaient. Seul l’enfant s’affranchissait de l’effrayante mécanique familiale. Solal criait, courait, sautait sans relâche ; sa joie de vivre déstabilisait ses parents qui ne comprenait pas que l’on puisse aimer la vie.

Un jour où l’enfant s’agitait particulièrement, sa mère, pour le punir, l’enferma sous l’escalier. Plongé dans le noir, Solal se mit à pleurer. Ses larmes cessèrent très vite cependant, car le petit garçon était curieux et courageux : il souhaitait explorer les lieux. Près de la porte, il trouva un interrupteur qu’il actionna. Une lumière blafarde éclaira soudain le réduit poussiéreux. L’endroit était vide. Du moins, en apparence. Le peintre m’avait placée sous la seconde marche de l’escalier, il fallait ramper pour m’atteindre ; ce que fit l’enfant. Lorsqu’il me découvrit, Solal réprima un cri de surprise.

Dès lors, pour me rejoindre, il multiplia les bêtises. Dehors, l’avènement de l’ère utilitaire avait transformé les hommes en automates, j’offrais à Solal une échappatoire. Il passait des heures entières à m’observer, redessinant du bout de ses petits doigts délicats l’ovale de mon visage, les lignes courbes de mon nez, celles de ma bouche, admirant l’harmonie des couleurs sur la toile, le bleu profond de mes yeux. Son regard plongé dans le mien, il me racontait combien sa jeune vie avait été monotone avant notre rencontre. La fascination que j’exerçais sur lui dépassait celle que j’avais jadis exercée sur le peintre. J’étais, moi-même, subjuguée par l’enfant, sa sincérité touchait mon cœur de femme esseulée dans sa toile.

Un matin, je fus réveillée par des cris. Le père de Solal le rudoyait, il ne supportait plus son esprit fantasque. L’enfant avait dessiné des arbres sur les murs de sa chambre. De rage, il le gifla, puis, le traina jusqu’au réduit. Il l’enferma pour la journée, dit-il.

Dans la maison, on n’entendait plus rien que le silence. Penché sur mon visage, Solal m’examinait intensément. Jamais il n’avait paru si concentré et triste à la fois. Dans un murmure il me confia : « je voudrais te rejoindre, tu as l’air si gentille. Dehors, la vie est trop dure. » C’est alors qu’une larme perla, roula sur son visage et tomba. Elle vint s’échouer sur mon cœur.
Le soir venu, lorsque sa mère vint libérer Solal, elle ne le trouva pas. Ce qu’elle vit, à la place, la stupéfia.

Devant le musée du secteur nord, c’est la cohue. Les visiteurs de tout bord forment une queue qui se dilue dans les rues adjacentes. On y expose « La femme et l’enfant », seule œuvre rescapée de l’ère hypermoderne. Son histoire, révélée au monde par une mère désespérée, provoqua un sursaut des consciences. Stoppant net le processus de déshumanisation, elle sauva les hommes de la perdition.
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François B. · il y a
Un texte étonnant mais intéressant, mélange de réflexion sur l'évolution de la société et de fantastique. Très réussi
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François Paul · il y a
Pour un premier essai c'était un coup de maître.
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Randolph B. · il y a
Solal ! Solal ? Celui auquel je pense ?
Revenons à votre texte, dont l'écriture sobre et précise distille le récit, et l'émotion nous gagne...

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Jennifer Marquié · il y a
Il s’agit là du tout premier texte que j’ai écrit il y a longtemps.
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Randolph B. · il y a
Vous avez bien démarré ! Et ce ne peut pas être il y a bien longtemps ! :-)
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Antoine Finck · il y a
Je me suis laissé embarquer avec beaucoup de plaisir dans cette histoire.
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Stéphane Sogsine · il y a
J'ai plutôt bien aimé
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Jennifer Marquié · il y a
Il s’agit du tout premier texte que j’ai écrit, il y a plusieurs années maintenant. Je n’ai plus, depuis, écrit de conte. Merci de votre commentaire !

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