【La femme canon】

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

Souvent, les gens lui jettent un regard un peu malsain, presque insultant. Ils ne voient plus que ce qu’elle est devenue, oubliant la femme qu’elle a pu être auparavant. Ils ne savent pas outrepasser son enveloppe de chair indésirable et détournent leurs yeux quand ils croisent ce semblant de vie qui s’est physiquement éteint. Ils n’imaginent pas à quel point elle a pu être belle avant ces cent quarante mille cigarettes fumées durant les vingt trois dernières années écoulées. De sa beauté, il est vrai qu’il ne reste plus que celle de son âme, mais que personne ne voit plus.

Dents jaunes et teint blafard, rides précoces et voix rauque, les cicatrices de sa dépendance, gravés sur son corps, ont eu raison de sa féminité, de ce sex-appeal qu’on lui a vendu autrefois quand elle s’en grillait une. À présent, les hommes n’osent plus vraiment la regarder et ne voient plus que sa cigarette au bout des doigts, amant fidèle et relation toxique qui l’a usée et défigurée. Quelque part, ils craignent pour leur assurance vie, ne veulent pas d’une bombe au sens propre, préférant miser sur un physique rassurant plutôt que sur un cancer à retardement.

Les incidences qu’ont pu avoir son tabagisme sautent au visage, plus grand monde ne voit derrière l’écran de fumée. Ils ne font que pointer du doigt ou de murmurer le mauvais exemple qu’elle inspire, s’arrêtent au dégoût ou ignorent volontairement les raisons qui l’ont menés jusque là. Ils ont tous oubliés qu’elle n’était pas qu’une fleur qui s’est flétrie plus vite que les autres, qu’il lui restait une beauté intérieure entremêlées dans les mailles d’une tristesse dont elle n’a pas su se défaire. On a su la blâmer ou l’encourager pour son vice, mais ils se sont tous défilés pour lui venir en aide.

À force, elle ne s’est même plus rendu compte de son sort ; les circonstances sont de belles garces et elle ont fait de la cigarette une mauvaise alliée. Une fois sous son emprise, il fallait de la volonté, l’envie de se battre, une source de motivation. Elle s’est heurté à la facilité avec laquelle elle pouvait poursuivre son geste, et à quel point il était devenu impossible de le faire disparaitre. Une suffisance avant l’insuffisance. Puis dépendance menant vers la souffrance. Avec rancoeur et tristesse, elle pense à ses vingts ans, à sa candeur et sa joliesse. Elle sourit une fraction de seconde avant qu’une toux récurrente et acerbe vienne l’interrompre pour lui rappeler que la femme canon est devenue boulet enchainé à sa clope.
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