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La femme au piano

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Je suis veuve. Mon mari, Christopher est décédé il y a environ un an. C’était une personne extraordinaire, incroyablement talentueuse. Il était musicien, pianiste plus précisément. Sa musique était enivrante. Les mélodies qu’il me jouait me faisaient l’effet du premier matin printemps qui vous fouette le visage. Vous savez, lorsque le parfum des fleurs naissantes vous subjugue l’odorat, quand on sent la vie végétale reprendre le dessus sur le froid qui l’avait éteintes. Oui, chacune de ses mélodies me parvenait à l’esprit comme cet agréable sentiment que je viens de vous décrire. Je suis atypique et j’ai une façon de voir les choses très différente des autres personnes.
J’ai toujours été à part et cela, dès ma jeunesse. Les enfants de mon âge me disaient que j’ étais « bizarre ». En fait pour mieux dire, on devait me le répéter une vingtaine de fois par jour. Terme assez traumatisant pour une enfant de dix ans qui cherchait seulement à se faire des amis.
J’ai fui ma famille dès ma majorité, je me sentais emprisonnée avec elle, elle me surprotégeait, mon adolescence fut un calvaire. Je n’avais le droit à absolument rien, pas de sorties, ni de copains, pas d’alcool ni d’écran... et j’en passe. Je suis alors partie sans leur donner de nouvelles.
Ma mère essaye sans cesse de m’appeler mais je ne lui réponds pas. Je veux lui prouver que je n’ai pas besoin d’elle pour m’en sortir, et la rancœur de m’avoir gachée mon enfance est omniprésente.
J’ai rencontré mon mari peu de temps après ma « fuite », lors d’une balade seule au bord d’un lac, un endroit magnifique et isolé que je pensais être la seule connaître. Christopher était mon repère et m’a énormément soutenu, il a toujours su me conseiller et me jouer ses magnifiques mélodies pour me remonter le moral. ll savait que cela me faisait du bien.
Hélas, maintenant il est mort et sa présence me manque, je suis intérieurement détruite. J’ai passé les cinq meilleures années de ma vie. Son grand piano noir ainsi que son petit fauteuil en cuir trônent toujours au milieu du salon. Je n’ai jamais eu le courage d’enlever son instrument. Je dois vous avouer que de temps en temps, je crois entendre quelques notes de ses partitions. Au début, je trouvais ça anormal de réentendre sa musique alors qu’il n’était plus là. J’avais l’impression que le piano était vivant. Mais à force, cela me permettait de passer un semblant de temps avec lui. Lorsque je fermais les yeux, je pouvais le sentir avec moi, tout près. Je l’imaginais assis à cotés de moi, avec son habituel costume noir, il devait le posséder en dix exemplaires.
Mais aujourd’hui, il faut que cela cesse, il faut que j’arrive à me sortir de cette dépression qui est en train de m’enterrer. J’ai envie de me reconstruire seule, avec mon aide et seulement la mienne. Je sais que j’ai certainement besoin du soutien de mes parents mais je m’interdis de les contacter.
Alors, il y a une semaine de cela, j’ai appelé un déménageur pour qu’il emporte le piano. Bien sûr, vouloir m’en sortir ne veut évidemment pas dire oublier mon mari, Christopher est, et restera pour toujours l’homme de ma vie. Après tout j’ai seulement 23 ans et il faut bien que j’arrive à me reconstruire, a vivre. Et je sais que n’y parviendrais pas avec cet instrument qui me rappelle sans cesse mon remarquable mari. Je me trouve atroce car je sais que j’essaye de me trouver des excuses pour me convaincre que ce que je fais est raisonnable. Alors que ce que je fais est impardonnable. J’ai horriblement peur que Christopher m’en veuille de la haut et j’espère qu’il me comprendra.. même si je retire de notre maison, enfin de ma maison l’objet le plus cher à ses yeux, son piano.
Le déménageur m’a dit qu’il arriverait a dix heures aujourd’hui. Ce jour sera un nouveau départ pour moi. Je sais que se sont les derniers instants que je passe avec l’esprit de mon mari ainsi que son instrument et sa douce musique enivrante. Je m’agenouille et je pleure, je pleure toutes les larmes possibles et imaginables, je m’en veux, comment ai-je pu ? Je réalise seulement aujourd’hui le déchirement que cela va me procurer. Quelle erreur ai-je faite ? Je ne peux plus reculer maintenant de toute façon. Je passe cette heure à attendre sur le tabouret remplissant le clavier de l’instrument de larmes. Mes souvenirs avec mon mari défilent dans ma tête comme un diaporama. Je me suis même prise à imaginer un futur avec lui, alors que je sais pertinemment que je nous n’en n’avons plus.
DING DONG. La cloche sonne et me coupe dans mes pensées agréables mais douloureuses, cela doit être le déménageur. Je me déplace donc difficilement jusqu’à la porte pour lui ouvrir.
« - Bonjour Madame, pourriez-vous me montrer l’emplacement de ce piano pour que je puisse l’emporter ? Car j’ai du travail et je n’ai pas que ça à faire, dit-il d’un ton sec et froid.
Quel homme sans cœur.
-Oui, monsieur, suivez-moi je vous y conduis », dis-je d’une voix à peine audible.
Je m’arrête alors devant l’instrument de mon défunt mari et le montre du doigt. Je n’ai plus la force de parler. L’homme me regarde perplexe et semble être énervé.
«- Mais enfin Madame, il n’y a pas de piano ici. »

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Prinon · il y a
Très bonne nouvelle, chute étonnante.
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