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La Faucheuse d'Helsinki

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Zellena

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Autrefois j’avais été belle. Je ne parle pas de cette beauté stéréotypée qu’on voit dans les magazines, de toutes ces femmes retapées à coups de chirurgie plastique et de retouches informatiques. Non, je parle de la beauté naturelle. Je me sentais bien dans ma peau et ça se voyait. J’attirais les regards, aussi bien masculins que féminins. Même si je ne le disais pas, cette attention me flattait. Je menais une existence paisible, jusqu’à l’année de mes vingt-et-un ans.
A cette époque, mes cheveux étaient bruns, longs et bouclés, ma peau pâle, peut-être d’une pâleur excessive. J’ai tendance à penser que ma couleur de peau fût à l’origine de ma descente aux enfers, je ne me souviens plus très bien. Cette année-là je décidai d’essayer le bronzage aux ultra-violets. Le résultat fut assez réussi, sans néanmoins me satisfaire pleinement. Je retournai plusieurs fois par mois à l’institut, jusqu’à en devenir accro. Je n’étais toujours pas comblée. J’augmentai le nombre de mes séances à une ou deux fois par semaine. Je ne me rendis pas compte de l’erreur monumentale que j’étais en train de commettre. Je voulais trouver la teinte idéale mais ça ne suffisait jamais. Je ne remarquai pas l’usure qu’avait subie ma peau. Ce n’est que progressivement que je me suis rendu compte qu’elle se déshydratait, malgré l’usage de crèmes spécifiques. Après cinq ou six ans, elle avait pris l’aspect d’un vieux parchemin, si fragile qu’il menaçait de tomber en poussière à la première inadvertance. De profonds sillons parcouraient mon corps, mes seins étaient flasques et secs, comme rongés de l’intérieur. Je n’avais plus que la peau sur les os. Mes joues étaient creuses, faisant ressortir mes pommettes et mes yeux enfoncés dans leurs orbites. Ma silhouette entière devenait squelettique. Je me détestais, pleurant sur les horreurs que j’avais infligées à mon corps. Je perdis l’appétit et ne prenais même pas la peine d’avaler les médicaments qu’on me prescrivait. Les
transformations encaissées étaient irréversibles. Pourtant, je n’avais pas le courage de m’ôter la vie. Je payais le prix de mes erreurs, c’était mérité. Je décidai de me couper les cheveux à ras, afin d’éviter d’être reconnue. Je ne pus néanmoins me résigner à rester enfermée chez moi. Je poursuivis donc mes promenades quotidiennes à travers Helsinki.
Je ne supportais plus la lumière du jour, c’est pourquoi je sortais toujours couverte d’un long manteau noir muni d’une capuche si profonde, que lorsqu’on regardait à l’intérieur on ne distinguait pas mon visage. Une paire de lunettes de soleil protégeait mes yeux. Les enfants de la ville m’avaient surnommée la Faucheuse et les parents n’échappaient pas à cette habitude. Aucun mot ne pouvait décrire aussi bien l’état dans lequel je me trouvais.
Quelques mois après avoir fêté mes vingt-huit ans, j’appris que j’étais atteinte d’un cancer de la peau. Je n’en fus pas le moins du monde étonnée. Je continuai à errer dans les rues d’Helsinki, attendant patiemment ma fin. Même si intérieurement je souffrais, je ne désirais pas précipiter mon trépas. J’allais et venais, fantôme dans la ville, m’effaçant un peu plus chaque jour, abandonnant sur ma route des lambeaux de visage et de corps. Je disparus un beau jour dans la solitude la plus totale. Je n’avais plus la force de sortir et compris que mon heure était venue. Ainsi mourut la Faucheuse d’Helsinki.
Esprit aujourd’hui libéré, me voila apte à vous conter mon histoire. Je suis apparemment devenue une légende à Helsinki. Les parents racontent à leurs enfants que s’ils ne sont pas sages, je viendrai les chercher.
Qu’il en soit ainsi !
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