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Cécile Goguely

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J’ai ouvert le tombeau et me suis retrouvée : seule, intacte, et à moitié déshabillée. C’est ma doublure qu’ils avaient enterrée. Depuis le début je m’étais trompée. Je n’osais pas imaginer qu’on puisse réaliser ainsi qu’il faut vivre ses rêves et non rêver sa vie. Petite, déjà, je voulais devenir rêvalisatrice. Un rêvalisateur, croyais-je, réalisait ses rêves dans la réalité. Et je n’avais pas tout à fait tort. Mais je suis devenue comédienne, par facilité. J’oubliais tous mes rêves au service des autres. Je me faisais poupée, moi, au lieu d’y jouer. Alors le rôle de Juliette, c’était le vrai, vrai rôle de jeune première. Bon elle n’a pas quatorze ans dans la véritable version. Mais ce n’est pas grave, je fais plus jeune, du moins, le dis-je, du moins m’en persuadé-je. Et j’avais postulé. Et j’avais été prise. Mais trente dates en trois mois, ça fait beaucoup de tracas, et il faut prévoir des doublures, me disait la couturière qui doublait mon manteau. Pour la scène du balcon il me fallait une ruse pour ne pas frissonner.
À cause des photos sur le dossier de presse, il fallait une doublure qui me ressemble vraiment, pour ne pas dérouter le spectateur, avait dit le metteur en scène pointilleux. Alors on avait cherché. On avait scruté les CV. Il nous fallait une fille moyenne. Cheveux châtain. Yeux écartés. Il y a en effet des gens qui ont un regard tout serré, avec les yeux tout près du nez. Il fallait qu’elle me ressemble vraiment. Même taille, même poids. Ainsi, costume unique, pour économiser le tissu. Et on l’avait trouvée. Elle s’appelait Justine, un prénom bienvenu : presque Juliette, mais pas totalement. Elle avait répété avec engouement, sachant qu’elle ne jouerait probablement jamais, quel dévouement !
Nous mangions tous ensemble, acteurs principaux et doublures. Les rôles et leurs doublures sympathisaient rarement. Tout le monde a toujours peur de se faire remplacer. Se faire remplacer, quelle horreur, sauf dans une tombe, j’en conviens. Mais moi je ne voulais pas esquiver Justine. Je me voulais vertueuse et accueillante. Alors nous mangions ensemble et on nous confondait. Elle avait petit appétit, Justine. Je terminais ses assiettes. On a dû ajuster mon costume car je prenais du poids. Justine, elle, maigrissait, mais ne portait pas les habits, elle répétait seulement, et le metteur en scène, concentré sur son jeu, ne remarquait pas le changement.
Je n’ai pas su pour le poison. Au fil des représentations, je me sentais de plus en plus fatiguée. Je terminais toujours ses plats. Je m’en voulais de lui imposer cela : répéter, répéter pour ne jamais jouer. Je m’en voulais tellement d’être l’officielle version.
Sur scène, l’eau que je devais boire en guise de poison avait un drôle de goût. C’était peut-être une impression, concentrée sur le jeu je buvais jusqu’au bout.
Et puis un jour à Nogent. Pourquoi Nogent, je ne sais pas. Je suis vraiment tombée malade mais je ne l’ai pas dit. Juste avant de monter sur scène, alors que tout était prêt j’ai craqué. Je me suis endormie dans les coulisses. Tous les accessoires étaient installés. Et mon poison rempli. Ils ont dû me déshabiller, et Justine trop fine enfiler mes habits.
Elle était frêle et belle dans ses habits trop grands m’a-t-on dit. Et lorsqu’elle a bu le calice par ses soins modifiés, elle s’est endormie plus longtemps que moi. Elle ne s’est pas réveillée. Trop de poison, trop peu de poids : prise par le jeu, elle n’a plus fait semblant de rien, elle a bu jusqu’au bout. Et c’est une vraie morte qu’on vit ce jour-là. Ce fut la fin de la tournée.

PRIX

Image de Eté 2016
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Nadine Gazonneau · il y a
Des mots décapants. Votre texte m'a (empoisonné) j'en redemande. Le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie si le cœur vous en dit.
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Severine Beau · il y a
De l'avantage d'être ronde... Joli texte piquant mais non dénué de rondeurs !
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Lorenzo Garnieri · il y a
Texte féroce et et plaisant à la fois.
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Pat Louqick · il y a
Juliette, ou un enterrement de première classe... Aux rêves perdus, définitivement? Désolé, j'en reste coi...
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Bruno Teyrac · il y a
Mon vote pour ce texte, dont j'ai apprécié la cruauté et la justesse. La jalousie est bien un poison, et il est vrai que c'est le/la jaloux(-se) qui s'empoisonne, en fin de compte. C'est comme la haine, l'envie et toutes ces "passions tristes", comme les appelait Spinoza.
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Guy Bellinger · il y a
Avec son ambiance empoisonnée à la Boileau-Narcejac, voilà un récit qu'aurait pu illustrer Hitchcock, ou peut-être aussi le Chabrol de la grande époque, avec Stéphane Audran dans un double rôle. Mon vote.
Envie d'un autre petit polar, plus rigolard mais non moins pervers ? Je vous propose "Mille et... trois !" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/mille-et-trois). Et si ma nouvelle vous plaît, vous m'en direz... des nouvelles !

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Scribo · il y a
Texte relativement bien écrit avec une histoire totalement appropriée à une nouvelle ! Bravo ! +1 avec plaisir ! ;)
Voici ma nouvelle présentée pour la matinale des lycéens, si vous voulez venir faire un petit tour ;) : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tournez-a-droite

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Mirgar · il y a
Des phrases qui portent, des idées fortes et cette part de rêverie féroce..Bravo!
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Dolotarasse · il y a
Bien aimé votre intrigue.
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Cécile Goguely · il y a
Merci Dolotarasse !
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Alice Merveille · il y a
Texte original et savoureusement cruel, bravo !
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Cécile Goguely · il y a
Merci Coco, c'était le but !
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