La doublure

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La frontière entre réalité et fiction est bien mince, et je ne sais laquelle je préfère. C'est ainsi que mes récits oscillent entre réalisme et fantastique, entre raison et folie, pour ne pas  [+]

Image de Eté 2016
J’ai ouvert le tombeau et me suis retrouvée : seule, intacte, et à moitié déshabillée. C’est ma doublure qu’ils avaient enterrée. Depuis le début je m’étais trompée. Je n’osais pas imaginer qu’on puisse réaliser ainsi qu’il faut vivre ses rêves et non rêver sa vie. Petite, déjà, je voulais devenir rêvalisatrice. Un rêvalisateur, croyais-je, réalisait ses rêves dans la réalité. Et je n’avais pas tout à fait tort. Mais je suis devenue comédienne, par facilité. J’oubliais tous mes rêves au service des autres. Je me faisais poupée, moi, au lieu d’y jouer. Alors le rôle de Juliette, c’était le vrai, vrai rôle de jeune première. Bon elle n’a pas quatorze ans dans la véritable version. Mais ce n’est pas grave, je fais plus jeune, du moins, le dis-je, du moins m’en persuadé-je. Et j’avais postulé. Et j’avais été prise. Mais trente dates en trois mois, ça fait beaucoup de tracas, et il faut prévoir des doublures, me disait la couturière qui doublait mon manteau. Pour la scène du balcon il me fallait une ruse pour ne pas frissonner.
À cause des photos sur le dossier de presse, il fallait une doublure qui me ressemble vraiment, pour ne pas dérouter le spectateur, avait dit le metteur en scène pointilleux. Alors on avait cherché. On avait scruté les CV. Il nous fallait une fille moyenne. Cheveux châtain. Yeux écartés. Il y a en effet des gens qui ont un regard tout serré, avec les yeux tout près du nez. Il fallait qu’elle me ressemble vraiment. Même taille, même poids. Ainsi, costume unique, pour économiser le tissu. Et on l’avait trouvée. Elle s’appelait Justine, un prénom bienvenu : presque Juliette, mais pas totalement. Elle avait répété avec engouement, sachant qu’elle ne jouerait probablement jamais, quel dévouement !
Nous mangions tous ensemble, acteurs principaux et doublures. Les rôles et leurs doublures sympathisaient rarement. Tout le monde a toujours peur de se faire remplacer. Se faire remplacer, quelle horreur, sauf dans une tombe, j’en conviens. Mais moi je ne voulais pas esquiver Justine. Je me voulais vertueuse et accueillante. Alors nous mangions ensemble et on nous confondait. Elle avait petit appétit, Justine. Je terminais ses assiettes. On a dû ajuster mon costume car je prenais du poids. Justine, elle, maigrissait, mais ne portait pas les habits, elle répétait seulement, et le metteur en scène, concentré sur son jeu, ne remarquait pas le changement.
Je n’ai pas su pour le poison. Au fil des représentations, je me sentais de plus en plus fatiguée. Je terminais toujours ses plats. Je m’en voulais de lui imposer cela : répéter, répéter pour ne jamais jouer. Je m’en voulais tellement d’être l’officielle version.
Sur scène, l’eau que je devais boire en guise de poison avait un drôle de goût. C’était peut-être une impression, concentrée sur le jeu je buvais jusqu’au bout.
Et puis un jour à Nogent. Pourquoi Nogent, je ne sais pas. Je suis vraiment tombée malade mais je ne l’ai pas dit. Juste avant de monter sur scène, alors que tout était prêt j’ai craqué. Je me suis endormie dans les coulisses. Tous les accessoires étaient installés. Et mon poison rempli. Ils ont dû me déshabiller, et Justine trop fine enfiler mes habits.
Elle était frêle et belle dans ses habits trop grands m’a-t-on dit. Et lorsqu’elle a bu le calice par ses soins modifiés, elle s’est endormie plus longtemps que moi. Elle ne s’est pas réveillée. Trop de poison, trop peu de poids : prise par le jeu, elle n’a plus fait semblant de rien, elle a bu jusqu’au bout. Et c’est une vraie morte qu’on vit ce jour-là. Ce fut la fin de la tournée.

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