La difficulté d'aimer

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"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng  [+]

Image de Hiver 2021

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Éliane n’a jamais aimé l’hiver. Cette pensée lui vient en la voyant éplucher une orange sur le coin de leur table de cuisine. Il finit son café et regarde maintenant le jardin s’abîmer sous la pluie glacée. Lui non plus n’aime pas l’hiver, d’ailleurs il n’aime plus rien, même pas sa femme, même pas son chien. Enfin, peut-être aime-t-il encore ses filles ? Mais toutes trois ont quitté la maison familiale pour se construire des vies plus légères. Elles sont indépendantes et n’ont plus besoin de leur père devenu trop triste pour leur jeunesse curieuse en quête d’expériences. Il reste seul avec une épouse sans attrait qu’il ne touche plus depuis des mois, avec un chien ridiculement petit, dans une maison sans joie.
« Tu ne pourrais pas prendre quelques jours de vacances pour qu’on parte au soleil, par exemple ? On faisait ça avant, tu te souviens ? » Éliane pose sa question d’une petite voix atone.
Oui, il s’en souvient. C’était au début de leur mariage. Ils ont vieilli et tout s’est rétréci. Il n’a plus envie de voyager avec elle mais aussi, il n’a plus le courage de toujours lui dire non et partir serait l’occasion de retrouver un peu de paix. Il y aurait bien une possibilité par son travail d’aller en Italie. C’est si beau l’Italie…
Trois jours sans une scène ! La semaine dernière s’est passée dans les cris, les larmes, les menaces. Elle a plusieurs fois coupé la peau de son poignet, à l’endroit fragile où l’on voit le bleu des veines en transparence. Au début, quand le chantage a commencé, il s’inquiétait, il appelait les amis, les voisins, les pompiers. Aujourd’hui, il s’en moque, il n’aspire qu’au repos. Il se sent fatigué avec ce sang qui s’écoule de lui. Il fait tout pour repousser les tempêtes mais il continue de dormir à l’étage pendant qu’elle s’agite dans leur chambre.
Comment a-t-il pu rester avec elle toutes ces années ? Il l’a si peu aimée, si peu de temps, presque rien. Il y a bien eu Maryse toujours une chanson à la bouche, Maryse qui ne demandait rien. Mais cela non plus n’a pas duré. Peut-être ne sait-il pas aimer. C’est si difficile et il n’est pas loin de penser que l’amour n’existe pas, ou si peu, que c’est seulement une sensation fragile, évanescente. Une illusion…
Il va partir, il va quitter cette femme ennuyeuse, il va se soigner et il va partir. Elle se retrouvera toute seule avec ses cinquante ans bien sonnés et sa peur de vivre. Mais avant, il faut qu’il accepte les demandes de voyage, qu’il la regarde éplucher son orange et surtout, il faut qu’il dorme pour tenter de freiner tout ce qui disparaît, tout ce qu’il sent s’éloigner de lui.
Les résultats sont arrivés. Ce n’est pas très bon. Il faut opérer, après on verra.
Éliane semble avoir retrouvé des raisons pour continuer cette vie. Il n’est plus question de voyage mais après l’intervention son mari reviendra à la maison. Il n’a nulle part où aller, alors elle sera là, comme toujours, pour s’occuper de lui.
Dans sa chambre d’hôpital, Bertrand se tourne et se retourne dans son lit. Son ventre lui fait mal, les drains et les perfusions le gênent, il n’arrive pas à dormir.
« Les premiers jours sont les plus pénibles. Dans quelque temps, tout ira mieux. Ne vous en faites pas. »
Bertrand regarde l’infirmière qui s’approche de lui. Jamais il n’a vu de femme aussi belle. Tout est parfait chez elle, la courbe de sa joue, ce qu’il devine de sa peau, le sourire. Une sorte de Lola Montès avec une pureté qu’accentue l’uniforme blanc. Et puis cette voix, la vie qui frémit dans cette voix…
« Je vais refaire votre pansement, après vous pourrez dormir un peu. »
Elle se penche sur son ventre, retire le sparadrap, nettoie la longue couture, place des compresses. Que fait une femme comme elle dans ce monde de douleur, de maladie ? Il se sent soudain si vieux et cette femme rêvée n’allège en rien la sensation du gâchis de sa vie.
Ses filles sont venues le voir. Elles sont inquiètes et un peu tristes mais il n’a pas voulu les rassurer. Il veut qu’on se préoccupe de lui. Le chirurgien a enlevé ce qui le fatiguait tant. Juste un peu de radiothérapie après sa sortie de l’hôpital et dans quelques mois, il pourra reprendre le travail. Tout ce temps mon Dieu ! Tous ces mois encore !
« Tu sais papa, la maison est en ordre et maman s’active. Elle jardine un peu aussi, elle ramasse des feuilles mortes… »
Bertrand écoute à peine ce que lui dit sa fille aînée. Elle est trop douce, trop amoureuse. Il lui répond simplement « Je ne veux pas rentrer à la maison. »
« Mais enfin papa, où vas-tu aller ? Je suis sûre que maman fera des efforts. Tu verras, ça va bien se passer. »
Sa fille ne trouve plus rien à dire. Elle repousse une mèche de cheveux qui tombe dans les yeux et enfile son manteau en soupirant. Elle a vingt-cinq ans et sa vie est à faire. Elle ne se laissera pas troubler par l’échec du couple de ses parents. Ils ne pourront pas la dégoûter de vivre et d’aimer. Elle va habiter et travailler en Angleterre, fonder une vraie famille et elle va veiller à faire durer l’amour.
De son lit de malade, Bertrand voit la pluie tomber sur la ville. Il sort demain. Son voisin de chambre est parti hier et la belle infirmière n’est jamais revenue.
À la maison, Éliane a tout préparé pour son retour. Elle a déposé un joli vase de fleurs sur la table de nuit de leur chambre à coucher. Elle a parfumé les draps, changé les rideaux. Elle a mis un reflet doré dans ses cheveux et jeté ses vieux gilets et comme dans la chanson de son chanteur préféré, « elle a accroché un sourire à sa face ».
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Phil BOTTLE · il y a
'Les histoires d'amour finissent mal, en général..." mais c'est aussi si vrai que "Ils ont vieilli et tout s’est rétréci". Avec l'âge, le monde, notre monde, se rétrécit, et rien n'est plus pareil. S'estompent les couleurs, s'affadissent les saveurs... id est. Inutile de résister. S'adapter. Se dire avec philosophie, à chaque âge ses plaisirs, et puis de souvenir, toujours avec nostalgie, mais jamais avec mélancolie... Seule la vie passe? Nous, on trépasse. Ce n'est pas pareil, hélas, ou peut-être tant mieux...
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Chris BÉKA · il y a
très bien décrit. Un couple de plus qui aurait dû se séparer depuis longtemps. Mais pourquoi donc les gens s'infligent-il pareilles vies ?
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Camille Berry · il y a
Par peur d'une autre solitude peut-être, par manque de courage ... Merci beaucoup Chris pour votre passage sur ce texte!

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