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La destination inconnue

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ClownPoutreur

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Un soir, un train. Monsieur Delvaux est habitué à prendre le RER A de 21h58 à Saint-Germain en Laye. Pour son malheur, il oublie en partant du travail son chapeau fétiche, celui-là même qui l’a fait connaître dans le milieu de la publicité en 1977. Il remonte quatre à quatre les marches des escaliers, récupère son vieux chapeau et se précipite à la gare.
Son train vient de lui fausser compagnie, sous son nez. Lui qui voulait rentrer à temps pour partager un buffet froid avec ses deux fils, c’est raté. Il se résigne à attendre quinze minutes dans le froid. Une fois le train arrivé, il monte dans son wagon et s’aperçoit très vite qu’il est seul. Les lumières fortes, l’impression clinique qui émane de ce serpent d’acier froid le mettent bizarrement mal à l’aise. Quelques instants tranquilles passent, le vieil homme observe le paysage urbain qui défile à vive allure d’un regard absent, plongé dans des souvenirs heureux.
Il se remémore comment, en 1977, il a orchestré de main de maître la campagne de publicité de l’ouverture du RER. Il a toujours associé sa réussite au chapeau qu’il porte en ce moment et, depuis ce temps, ne le sort que lors des grandes occasions. Le contrat juteux qu’il vient de signer pour célébrer les 40 ans du RER en est une et son bonheur est entier. C’est un peu comme si la boucle était bouclée...
Son moment de félicité est brusquement interrompu par une brûlante sensation de douleur. Il rouvre les yeux et voit son torse en sang. Un homme se tient devant lui et vient de le poignarder sauvagement. L’agresseur le poignarde encore et encore, fait montre d’un zèle peu commun. Monsieur Delvaux s’agite, bringuebalé par des tremblements, incapable d’émettre le moindre son. Son regard devient vitreux, la main qui tentait d’arrêter le flot de liquide vermeil devient inerte et retombe mollement sur ses genoux...

Les yeux de Delvaux s’ouvrent lentement, comme s’il éveillait d’un long sommeil. A cause de la luminosité ambiante, il éprouve quelques difficultés à distinguer l’environnement dans lequel il se trouve. Soudain sa vision devient nette, et il acquiert une conscience aigüe de l’endroit dans lequel il se trouve... Un train.
Mais pas n’importe quel train. Un train au design futuriste et avec un accès au toit à l’étage, qui ressemble de loin aux trains de la ligne A qu’il prend quotidiennement... Une fois à l’air libre, une sensation de malaise s’empare de lui. La vision qui s’offre à lui ne ressemble à rien de connu : très loin en arrière, il aperçoit une mégalopole aux tours nappées de brume ; tout autour de lui défile une terre nue, grise, plate, à perte d’horizon. Un froid mordant et pénétrant cherche à l’engourdir. Ce paysage hostile et désolé le contraint à rentrer à l’intérieur.
Delvaux bien sûr se pose des questions. Quel est cet étrange rêve qui l’accable en ce moment ? A quoi cela rime, y a-t-il un message caché ? Après s’être fait agresser, voilà maintenant qu’il voyage dans un univers étrange... Plongé dans ses réflexions, il ne se rend pas tout de suite compte que le train s’est arrêté. Il finit par remonter sur le toit, se questionnant sur l’origine de cet arrêt qui se prolonge.
Sur un quai, à quelques dizaines de mètres, se tiennent deux personnes qui regardent dans sa direction. Une minute passe, rien ne bouge, et le malaise de Delvaux s’accroît. Le train finit par s’ébranler dès qu’elles ont embarqué. Poussé par la curiosité et un curieux sentiment de proximité, il redescend et marche vers l’avant du train, à la rencontre des deux individus.
Les voir de près lui cause un choc : devant lui se trouvent Gérard et Bernard. D’abord impassibles, il lui adressent ensuite à tour de rôle des reproches muets et des regards désapprobateurs. Cet échange silencieux ne dure qu’une minute, après quoi ils contournent Delvaux pour s’enfoncer vers l’arrière du train. La rencontre avec les doubles fantomatiques de ses fils le laisse désemparé, le cœur empli de regrets et d’une sourde douleur. C’est comme s’il prenait un nouveau coup de couteau en plein cœur...
Poussé par une force impérieuse, il remonte sur le toit. Tout en observant cette morne et gigantesque étendue de terre, il cherche à la fois à interpréter ce rêve décidément très étrange et à effacer de sa mémoire l’expression des visages de ses fils. C’est alors que le train s’arrête doucement, lentement, pour la seconde fois.
Un quai se construit de lui-même. Maintenant qu’il se trouve plus près de la tête de train, Delvaux distingue mieux le personnage qui entre en scène. Il pense la reconnaître, mais ce n’est que lorsque le train s’est remis en marche et qu’il est à sa hauteur qu’il sait. Sa femme Charlotte, avec qui il est séparé depuis des années, le regarde avec froideur et un brin de moquerie. L’échange, également silencieux, est une lame de plus reçue dans l’esprit de Delvaux qui commencer à trembler. Une fois son épouse partie tel un esprit vengeur qui s’évapore dans la nuit, celui-ci se met à avoir peur de ce qui pourrait advenir ensuite.
Qu’y a-t-il au prochain arrêt ? Cette question commence à trotter dans sa tête et à l’obséder. Après les apparitions traumatisantes des membres de sa famille, la peur le taraude de connaître la fin de ce qui ressemble de plus en plus à un cauchemar. Comme en réponse à son interrogation muette, le train s’arrête.
Instinctivement, Delvaux se lève et sort du train. Il découvre au bout du quai un précipice, il est donc arrivé à destination. Mais quelle destination ? Le nouveau personnage qui marche vers lui semble détenir la réponse. Contrairement aux autres, ses vêtements noirs tranchent avec les couleurs grisâtres de ce monde. Il l’observe en silence pendant quelques minutes, puis il dit :
« - André Delvaux, la somme de choix que tu as fait t’a conduit dans une situation impossible à supporter. Tu aurais voulu oublier mais maintenant tu te souviens. Tu ne mérites aucune pitié, ni de la part de ta famille, ni de la part de personne d’autre. Le prochain arrêt pour toi, c’est la mort ! ».

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Sylvie Franceus · il y a
Bbbbbbbbbbbrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, c'est du costaud !
C'est vrai, votre écriture est belle

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Arlo · il y a
Une belle découverte. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeuxelle découverte.

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J.M. Raynaud · il y a
au moins, ce n'est pas mièvre ! Une belle écriture
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