La descente

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Merci de tout cœur à vous, mes lecteurs, qui continuez à soutenir mes écrits. "Julie, matricule 247 - Le destin d'une bagnarde", mon dernier roman historique paru le 19 août 2021, est tiré  [+]

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Coline soulève le loquet d’une main hésitante. Le contact avec le métal froid lui procure un frisson qu’elle ne peut réprimer et, lorsque la porte s’ouvre dans un sinistre grincement, les battements de son cœur s’accélèrent. La cave est plongée dans l’obscurité. L’odeur de renfermé l’avertit qu’elle n’est qu’au début de sa descente aux enfers. En bas, c’est une odeur de carnage qui l’attend. Pourtant, elle est bien obligée d’y aller pour faire disparaître les traces de son crime, pour l’effacer de sa mémoire et de cette cave. Jusqu’à présent, elle n’en a pas eu le courage ; elle ne peut reculer davantage. Tôt ou tard, quelqu’un pourrait flairer quelque chose.
Évidemment, si elle n’avait pas tué son mari, elle n’en serait pas là...
Coline actionne l’interrupteur et la lumière éclabousse l’escalier. L’horrible spectacle qu’elle soupçonne ne l’encourage pas à descendre. Et puis, elle frémit à l’idée de rencontrer des rats. Rassemblant ses forces, elle saisit la rampe en bois et pose ses chaussons usés sur la première marche. Un torrent de mauvais souvenirs l’emporte ; elle ferme les yeux et le visage congestionné d’Hubert apparaît derrière ses paupières closes. Pourquoi avait-il fallu qu’il la bafoue ? L’époque où ils étaient amoureux fous l’un de l’autre lui semble tellement lointaine ! Ils avaient fini par se détester. Il avait suffi d’une fâcheuse rencontre avec l’alcool pour entraîner Hubert sur la mauvaise pente. Les rendez-vous journaliers de son mari au cellier lui portaient sur les nerfs, surtout qu’il se défoulait ensuite sur elle en remontant de cette cave où il avait pourtant pu assouvir son vice. « Un petit cru magnifique », disait-il ! Bref, Hubert buvait tant et si bien qu’il avait fini par la frapper. Elle revoit encore son poing brandi, menaçant. Cela avait duré des mois, jusqu’à ce fameux jour, deux semaines auparavant, où elle avait craqué et, cette fois, elle s’était révoltée. Elle n’avait pas digéré le coup de trop, celui qui lui avait fracassé le nez.
Coline rouvre les yeux, respire à fond. Elle a du temps pour agir en toute tranquillité. Personne ne viendra la déranger ; d’ailleurs, personne ne vient jamais ici. Elle aborde la deuxième marche plus sereinement quand, soudain, la porte de la cuisine claque dans son dos, la faisant sursauter. D’un mouvement brusque, elle se retourne. Si elle avait eu la conscience tranquille, elle n’aurait pas craint un simple courant d’air, mais là, elle s’imagine surprise par un intrus ou, pire, par le fantôme du défunt ! Derrière elle, il n’y a que le vide.
Et voilà qu’elle chancelle. Ce serait vraiment trop bête de s’écraser dans l’escalier au moment où la liberté s’offre à elle ! En une demi-seconde, elle effectue une volte-face, sa main s’agrippe fermement à la rampe, cependant, perdant l’équilibre, la sexagénaire rate une marche. Elle se rattrape de justesse, parvient à rétablir son équilibre ; elle a l’impression de s’être rompu la colonne vertébrale. Tout en contemplant la paume de sa main épinglée par une écharde de belle taille, elle songe que c’est sa punition pour être revenue sur les lieux de son crime. Même mort, Hubert est encore bien capable de lui infliger une bonne correction !
Quand elle repense à tous ces litres d’alcool que son mari ingurgitait, remplaçant les bouteilles au fur et à mesure, les alignant sagement dans les casiers métalliques, aux heures qu’il passait, seul dans sa tanière, à s’enivrer, et aux scènes qui s’ensuivaient, une nausée la prend. Elle ne peut plus voir une bouteille de vin, même en peinture ! Rien que d’y penser, une sueur froide coule dans son dos. Un soupir s’échappe de sa poitrine. Coline évite de regarder vers le fond de la cave où une large flaque rouge s’étale sur le sol, témoignant du drame récent. Après la raclée administrée par Hubert, elle avait prémédité une vengeance. Elle l’avait surpris dans son sanctuaire, et là, rendue folle par la douleur et la rage, sans aucune hésitation, elle s’était ruée à l’attaque et avait tiré avec le fusil de chasse d’Hubert. Elle l’avait rechargé et avait tiré une nouvelle fois. Son mari n’avait même pas eu le temps de se défendre. Défiguré d’abord par la surprise, puis par un rictus de douleur, blessé, il avait porté ses mains à son cœur et s’était écroulé sans un mot. Raide mort ! Elle ne l’avait pas raté, et même si elle n’avait pas prévu toutes les conséquences de son geste, elle ne regrettait rien.
Pas moyen de reculer, maintenant ! Plus que deux marches à franchir pour aller ouvrir la porte qui donne sur le jardin, fermée de l’intérieur, et pour chasser l’odeur pestilentielle qui subsiste depuis le massacre. Encore un effort, et elle atteint l’issue. Elle fait tourner la clé rouillée dans la serrure. Apaisée par les rayons du soleil, par le chant des oiseaux, par les senteurs du printemps qui pénètrent dans la cave, Coline sent son ardeur revenir. Plus de temps à perdre ; à elle de jouer, de lessiver à grande eau le sol poisseux, mais surtout, de faire disparaître toutes traces.
Elle pivote sur elle-même, lentement, considérant le sinistre tableau qui se présente au fond de la pièce. Le lieu a besoin d’être assaini ! Le sol est jonché de débris de verre. Du vin s’est répandu partout. Elle est vengée ! Avec le fusil, elle avait tiré sur les bouteilles d’alcool, brisant des dizaines de flacons si chers aux yeux de son mari, sans toutefois se douter que le choc lui serait fatal.
Elle ignorait qu’il avait le cœur fragile et qu’il allait mourir d’une crise cardiaque.

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