La dernière séance

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Vous êtes probablement assis derrière votre bureau, mâchouillant le bouchon bleu de votre stylo Bic. Vous êtes grand, brun, mince avec des lunettes classiques posées sur le nez d’un visage ordinaire mais sévère. Le téléphone sonne. Vous marmonnez un soporifique, J’arrive.
Quand vous ouvrez la porte, vous ne dites rien. Vous regardez avec une certaine autorité la jeune fille à la veste en jean assise dans la salle d’attente. Telle une injonction muette vous l’invitez à vous suivre.
Dans votre bureau vous lui présentez uniquement d’un signe de la main la chaise qui lui est réservé. Une fois assis, vous la regardez mais vous ne l’observez pas. Non vous ne l’observez pas, c’est-à-dire que vous n’analysez pas son attitude corporelle, son expression, vous ne scrutez pas son âme. Non, vous la regardez comme on regarde un objet. Le son de votre voix reste un mystère. Vous vous tenez droit comme si vous aviez un balai dans le... enfin vous devinez où, vos coudes sont posés sur la table. A vous regarder on pourrait croire que vous jouez au jeu de la barbichette. “Le premier de nous deux qui rira aura une tapette ! “ Mais personne ne rit, personne ne parle, personne ne bronche. Vous la regardez sans cligner des yeux. Le silence est roi.
Jusqu’à ce moment apocalyptique où vous parvenez à faire craquer celle en face de vous.
J’explose . J’explose comme une cocotte-minute.
Ce sont les larmes de mon passé, de mon présent, de mon futur qui jaillissent. Je me mets à hurler si fort si fort comme ces enfants d’à peine un an avec leurs hurlements stridents, incessants qui brûlent leurs joues rougies de colère. Mais je n’ai pas un an, j’ai 18 ans, toutes les insultes se terminant en “ard“ s’accumulent dans mon cerveau. Et c’est là que ce connard, ce bâtard, ce salopard, ce charognard, ce crevard, pousse très lentement vers moi à l’aide de son index et de son majeur une boîte de mouchoir. Je te regarde espèce de pervers. Mais tu ne dis rien hein. C’est quoi cette technique psy? Tu crois que je vais te lâcher un mot ? Tu peux crever, je ne te dirai rien espèce d’enflure.
Votre alarme annonce la fin de la séance . Vous décrochez votre combiné téléphonique, appuyez sur un bouton, avant de raccrocher.
Une femme en blouse blanche débarque d’une autre porte.
Elle me fait signe de la suivre. Je ne comprends pas. Je ne vois rien. Ma vue est brouillée, mon nez bouché, ma bouche salée. La femme existe-t-elle vraiment ? Je te regarde une dernière fois sale enfoiré, tu ne te lèves pas, tu ne dis pas au revoir, je perçois même un léger sourire narquois. Mais je n’ai pas la force, je suis épuisée pour faire un scandale.
Complètement atone, je m’avance vers l’autre là, avec ma veste en jean à bout de bras, mes pas trainant sur le parquet.
Je découvre cette fois une pièce de la taille d’un placard. L’inconnue s’assoit “Fier(e) comme Artaban“ sur sa chaise de professionnelle saine d’esprit. Moi, j’accepte. J’accepte de m’écrouler sur la mienne celle où se sont posés les culs de milliers de malades mentaux, de fous, de maniacodépressifs, de schizophrènes, d’anorexiques, de psychotiques, de suicidaires, d’addictes aux jeux, au sexe, à la drogue, de ceux et celles qui ont été abusés, torturés, maltraités, abandonnés. Je ne sais pas ce que je fous là, mais j’accepte mon sort.
La blouse blanche sort de son tiroir un boîtier marron contenant une cinquantaine de cartes avec des questions auxquelles il faut répondre sur un formulaire. On passera en revue et en joie votre niveau de pudeur virginale, l’abondance de vos règles, la moiteur de vos mains ou la fréquence de vos diarrhées. C’est ensuite que Madame-Je-Suis-Parfaite me montre des papiers qu’elle déplie face à moi. On y voit des formes abstraites à l’encre noire. J’ai déjà vu ce genre de scène dans je-ne-sais-plus quel film. Et c’est là que je comprends, c’est le putain de test de Rorschach avec ses papillons à la con! Alors je décide de m’amuser. A chaque fois que la blouse blanche me demande ce que je vois, je réponds du tac au tac : la mort ; le diable ; l’enfer ; la fin du monde!
Vous ne reverrez plus jamais la fille à la veste en jean. Elle ne se présentera pas au rendez-vous de la semaine prochaine. Vous allumez comme tous les soirs une cigarette et mettez comme tous les soirs VOTRE chanson. Vous en fredonnez même les premières paroles “J’ai la tête qui éclate, je voudrais seulement dormir, m’étendre sur l’asphalte et me laisser mourir...stone le monde est stone...... je cherche le soleil au milieu de la nuit...“
J’imagine que vous ne l’avez pas trouvé “le soleil au milieu de la nuit“, puisque le 23 décembre 1995 vous laisserez avant de disparaître pour toujours ce mot, sur votre bureau, “ A quoi bon de parler si votre voix ne porte pas“.

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