La dernière feuille

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En compétition
La brume s’évapore doucement, on distingue à peine les pavés humides.
Il marche prudemment, s’appuyant sur sa canne dont le cliquetis régulier accompagne le jour qui se lève. Il resserre son écharpe et frissonne.
Il n’a pas froid, mais redoute ce qui l’attend. Il a laissé passer les jours, remis chaque fois au lendemain, a même fait mine d’oublier, puis a tardé encore, mais sa fille a insisté, sans relâche,
« Sois raisonnable, tu meurs d’envie d’y aller ! lui avait-elle dit d’un ton de reproche, ce n’est pas quand la vente sera signée et que tu auras remis les clés qu’il faudra te décider !
De graves soucis de santé l’avaient obligé à s’arrêter et il avait dû accepter l’idée de mettre en vente. Maintenant qu’il va mieux, il sait qu’il faut qu’il revienne au moins une fois, juste pour voir.
Alors, il a pris son courage à deux mains et le voilà à présent dans cette rue dont il connaît les moindres recoins, cette rue où il a passé tant de temps et où il a tant de souvenirs heureux.
Il s’arrête soudain, hésite, observe une boutique un peu plus loin ; il s’avance timidement, regarde le rideau métallique baissé sur lequel est fixé un panneau “vendu”, lève les yeux et distingue l’enseigne encore dans l’ombre “Imprimerie Déroulède”.
Il soupire, prend un grand trousseau de clés dans la poche de son manteau. Un chien aboie au loin, les clés tintinnabulent joyeusement, heureuses de retrouver le chemin de leur maison. Il n’a aucune hésitation et choisit celle qui entre parfaitement dans la serrure en bas du rideau. Il le lève avec difficulté et le rideau grince comme s’il miaulait de contentement. La porte et la vitrine se dévoilent enfin à ses yeux, il sourit.
Son cœur bat un peu plus fort lorsqu’il pousse la porte et entre dans la boutique. Il actionne le vieil interrupteur, il sait qu’il y a encore de l’électricité.
N’importe qui sentirait l’odeur de poussière, de renfermé ou d’humidité, mais lui hume l’air et retrouve celle des encres, des adhésifs et du papier, ce parfum d’amande et cette senteur légèrement florale qui lui sont si familiers.
À droite, le vieux comptoir en zinc trône toujours et contrôle la boutique ; derrière lui, des étagères vides. Il regrette ce temps où elles croulaient sous les commandes, livres, papiers, journaux, affiches, cartes diverses. Il regrette le rire cristallin de Martha, maîtresse de cette partie de l’imprimerie, juchée sur son haut tabouret qui surveillait et veillait. Il n’était pas rare que les clients entrent juste pour la saluer, prétexte pour voir ses grands yeux noirs malicieux et les deux petites fossettes qui encadraient son sourire. Martha était le soleil de ce lieu.
Il avance jusqu’au fond et entre dans l’atelier, son atelier où il devenait l’unique et le grand magicien de cet univers.
La presse en bois paresse et s’étiole, cette belle amie qui représentait pour lui les bases de la connaissance et de la diffusion du savoir ; il la caresse doucement comme un vieil amant, soulève la plaque,
“Bonjour toi ! Tu m’as manqué.... murmure-t-il doucement.
Il se revoit réaliser un texte, encrer les lettres avec son rouleau en caoutchouc, placer le papier, glisser sa composition sous elle et actionner enfin le levier pour vaincre la dureté du papier et donner la vie aux lettres.
Il n’a jamais redouté l’étape de l’encrage, sa main n’a jamais tremblé, les traits ont toujours été précis.
Le long du mur sont alignées les casses, ces merveilleux tiroirs magiques qui offrent leurs lettres bien rangées, les majuscules, les lettres à accent, les chiffres, puis les minuscules placées dans l’ordre de leur utilisation plus ou moins fréquente. Chaque casse est unique et détient les lettrages de la typographie : la romaine, la rustiqua, l’oncial, la gothique, la lettre bâton et bien d’autres polices de caractère. Il parcourt ces tiroirs du bout des doigts et ressent encore ce picotement unique de la création à venir.
Il lève les yeux vers la large fenêtre qui donne sur un jardinet ; le soleil vient de se lever et éclaire l’atelier d’un premier rayon. Il sourit en voyant le grand chêne sans feuilles qui trône, seul au milieu de cette petite pelouse.
Tu es là toi aussi, tu veilles toujours, lui dit-il avec un large sourire. Je t’avais un peu oublié, tu sais, et j’espère qu’ils prendront soin de toi.
Il aimerait bien pouvoir faire une dernière composition, mais il n’a plus d’encre, plus de papier... Il cherche des yeux dans les recoins de l’atelier, regarde sous les casses et aperçoit sous la presse une pauvre feuille de papier oubliée. Il la saisit, la caresse, et soupire en se tournant à nouveau vers le jardin.
Le vent vient de se lever, et doucement, comme un message entre eux, le chêne lui envoie lui aussi sa dernière feuille qui virevolte dans le ciel et vient se poser sur le rebord de la fenêtre. Interloqué, il la regarde et la voit alors disparaître dans le ciel clair.
Il baisse les yeux sur sa dernière feuille de papier, la caresse encore une fois, sort un briquet de sa poche et approche la flamme. La feuille prend feu, il la jette sur les casses encore imbibées de solvants ; il cherche dans sa poche la promesse de vente signée et la jette dans le feu salvateur. Il tourne alors les talons, traverse l’atelier et l’antre de Martha, tire la porte et sort ses clés.
Au moment où il va abaisser le rideau de fer, il voit son atelier s’embraser enfin. Il introduit la clé dans la serrure du rideau ; la clé grince, elle sait qu’il est trop tard. Il arrache le panneau « vendu », le jette rageusement, puis s’éloigne doucement de ce qui avait fait sa vie et qui n’appartient plus qu’à lui.
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Yannick Magnani · il y a
Beaucoup de precision dans les détails, très beau texte.
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Béatrice MAGNANI · il y a
Merci pour vos commentaires qui touchent mon cœur
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Mome de Meuse · il y a
Une belle approche de cette douleur où le personnage doit abandonner tout ce qui fut sa vie. Ultime passage poignant dans son imprimerie, évoquée d'une plume d'une grande beauté.
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Abi Allano · il y a
Un texte touchant et très bien mené. Bravo
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christine A · il y a
Merci pour ce beau texte, poignant.
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De margotin · il y a
Désolation! Mon soutien
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire empreinte de détresse, d'angoisse et de désespoir !
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Fleur A. · il y a
La fin d une histoire qui se termine dans les flammes
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il y a une véritable fusion entre l'imprimeur et la feuille de papier .
Et ce choix de détruire pour tout emporter dans son souvenir n'en est que plus déchirant .

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Mireille Bosq · il y a
Comment rester insensible, lorsque l'on écrit, à l'amoureuse description des polices de caractère, l'évocation d'une imprimerie. Et puis on aime cet être entier qui préfère se priver, en le détruisant, des ressources qu'il retirerait en cédant son bien.

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