La dernière

il y a
2 min
3
lectures
0
La dernière... oui c’est la dernière fois !

C’est la dernière fois que je porte mon uniforme rayé, le gardien me tend mes habits d’antan. J’essaie d’enfiler mon vieux jean 501 mais je constate avec une certaine amertume qu’il me tombe désormais. Et il n’y a pas suffisamment de trou à ma ceinture pour faire tenir ce pantalon. Ah, et dire qu’avant je devais rentrer mon ventre pour l’enfiler. AHHH, QUI EST LA ? Non, non ce n’est pas possible... un miroir ! Un miroir qui reflète... moi ! Moi ? Est-ce vraiment moi ? N’étais-je pas l’enchanteur des pucelles ? N’avais-je pas le visage de Tom Cruise ? Alors pourquoi ce miroir mentirai-t-il ? Pourquoi diable renvoie-t-il l’image d’un homme primitif et perdu ? Cette longue rêverie était donc réelle ? Le déni n’est qu’un moyen défense logique et il ne me rendra pas ma beauté passée. Mais je peux tout de même avoir l’air d’un homme respectable !

C’est la dernière fois que je converse avec mon acolyte, tout deux assis sur ce lit usé d’un blanc délavé. Que font deux hommes dépersonnalisé et condamné à errer des heures durant dans un 4 mètre carré ? Ils se complètent, ils se battent de toutes leurs forces restantes contre l’ennui et la folie avec la si puissante envie de vivre qui caractérise l’Homme ! L’envie de vivre, ou plutôt de survivre. Ils se racontent encore et encore leurs premiers amours et leurs cuites mémorables. Au début, on raconte ces histoires pour discuter, puis vers la fin, on les ressasse surtout pour ne pas les oublier... Je peux tout de même avoir l’air d’un homme qui a vécu !

C’est la dernière fois que je lis le Coran à la lueur de la lune, resplendissante les nuits d’étés. Mon Mektoub continue malgré tout, et c’est bien lui qui m’a permis de m’accrocher lorsque j’étais prêt à sombrer dans l’abîme ténébreuse du peu d’intérêt de l’existence. Je peux tout de même avoir l’air d’un homme croyant.

C’est la dernière fois que je respire l’air vicié de la laverie une fois de plus. J’ai usé de toute ma fougue pour réaliser au mieux la creuse et répétitive mission d’étendre le linge, je pourrai vous écrire une thèse sur le fait d’étirer les manches des habits afin de ne pas les froisser, malgré un tissu de qualité médiocre. Je peux tout de même avoir l’air d’un homme sérieux !

C’est la dernière fois que je remercie le grand Victor. Sans des personnes de son acabit, j’aurai probablement été damné à devoir trouver des repères afin de chronométrer moi-même le compte à rebours de mon dernier soupir. Mais comme dirait Saint Thomas d’Aquin : « Méfie-toi de l’homme d’un seul livre », alors j’ai essayé de comprendre l’opposition. Je n’ai trouvé que facilité et lâcheté dans vos écrits. Je peux tout de même avoir l’air d’un homme instruit.

C’est la dernière fois que je foule le sol de cette ridicule cour. Tant de fois nous l’avons parcouru en prenant les grands axes pour respirer de l’air en des lieux différents. Nous voyagions ! Et nous l’avions tant fait que nous angoissions à l’idée même de perturber notre routine en changeant notre parcours d’un pas, tel des lions sauvages apprivoisés. Que faire maintenant que la liberté me tend les bras ? J’en ai tellement rêvé que je ne sais pas si j’en ai envie, ce n’était pour moi qu’un idyllique fantasme illusoire. NON ! Ne me séparez pas de mon uniforme, de mon acolyte, de mon Coran, de mon linge et de ma cour ! Il ne me resterait plus rien, et je ne veux pas revivre le terrible frisson d’un nouveau départ. Je ne veux pas repartir de rien ! Je ne me souviens plus de la raison de ma venue, alors à quoi bon m’avoir dompté si c’est pour me relâcher ainsi à ce monde aussi rustre que brutal ? J’avais une place en ces lieux, et je n’aurais pas l’énergie de supporter la violence du jugement social après avoir tant souffert du jugement judiciaire. Je ne sais pas si je peux avoir l’air s’un homme libre !

La dernière, oui c’est ma dernière fois...
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,