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La dernière

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Arnaud Dupin

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Je fume pas et j’ai jamais fumé, j’ai pensé quand ils m’ont tendu bien poliment le paquet ouvert avec une cigarette sortie. Une manière finalement très mondaine. Un peu décalée, aussi. Une sorte de respect, on aurait dit. J’ai regardé le gars et le paquet, et j’ai secoué la tête. Je me suis souvenu tout à coup d’une phrase lue quelque part : « Ne devrait-on pas considérer chaque instant de la vie avec une suprême attention, en faire la cigarette du condamné dont on dit tant de bien, dont on dit qu’elle est la reine et que rien ne la surpasse ?  » Peut-être, je me suis dit, mais j’ai jamais fumé et je doute que ces premières bouffées me soient bien agréables. Finir par une toux âcre et les poumons en feu, non merci !
Si encore ils me proposaient une jolie petite femme et quelques heures – bon, disons quelques minutes – pour en profiter pleinement... Mais non, c’est la cigarette ici. Et encore, des blondes apparemment. Une brune ça m’aurait bien plu. Juste parce que c’est ce que les gens fument le moins, il paraît. Il y a des chiffres... C’est comme pour les femmes ; tout le monde a l’air de préférer les blondes. Alors que je les trouve souvent un peu fade. Une brune, aux cheveux bien sombres, de jais comme on dit, ça me plairait bien, là ! Mieux, une rousse écarlate, avec pleins de cheveux partout à y perdre les doigts, à y mettre les mains comme pour démêler sa crinière absurde...
Le problème, à ce moment-là, c’est alors de savoir comment faire passer le temps. Sans cigarette, sans femme, et sans conversation ! Parce que pour causer, les gars devant moi ils se posent un peu là. À la limite, si j’avais pas refusé bêtement, j’aurais pu parler avec un prêtre, un pope, un pasteur ou même un moine bouddhiste. Mais là, j’avais dit non à tout ce qu’on me proposait.
Un chien, oui, peut-être. Que j’aurais pu caresser tranquillement pendant une heure. Mais un chien qui me connaîtrait pas, qu’est-ce qu’il aurait pu me raconter, hein ? Qu’est-ce qu’on aurait pu échanger en si peu de temps ? Même pas des banalités. Peut-être qu’il se serait juste couché dans un coin, ou qu’il se serait carapaté vite fait pour pas rester dans ce gourbi infâme.
Infâme, c’est drôle comme mot ! Un femme ! C’est bien ce qu’il aurait fallu, tiens. Ça m’aurait pas beaucoup changé d’ici ! Je rigole. Même une femme elle serait pas restée là. Elle aurait fait comme le chien : une léchouille, et puis cou-couche-panier dans un coin, sans plus me regarder, ou bien du coin de l’œil, à l’hypocrite. À se demander ce que j’en pensais de sa présence.
Le chien, il aurait fallu qu’il soit habitué à moi. Moi, je me fais à tout, c’est pas pareil. Mais les chiens c’est différent. Les femmes aussi d’ailleurs. Sauf que c’est moi qui m’y serais pas fait. Et puis pour aussi peu de temps, ça aurait pas valu la peine de s’apprivoiser, ou de se connaître un peu. Ce qui compte, c’est le temps qu’on a pour l’autre, ce qu’on peut dégager de sa vie pour s’en préoccuper un peu. Sinon, on peut avoir que des regrets. Ou bien d’y avoir consacré trop de temps, ou pas assez au contraire.
Le chien, ça aurait plus facile. Il demande rien, il attend rien – sauf peut-être un bout de viande ou une caresse. Et il te donnerait tout en échange. À y réfléchir, une femme qu’on m’aurait amené, c’était pareil : un bout de viande, une caresse... Je rigole !
En attendant, je suis assis sur le lit et j’attends. Et le gars attend toujours, avec son paquet de clopes tenu à bout de bras. Et le filtre orange de la cigarette qui dépasse, pointé sur moi, entre les deux yeux. Sans doute que je dois le regarder de manière bizarre pour pas qu’il ait remis le paquet dans sa poche. Je souris. Comment il aurait fait pour me présenter la femme ? À bout de bras, pareil ? Sans doute qu’il aurait eu un mauvais rictus de jalousie en me la proposant. Et qu’il aurait maté plus ou moins discrètement depuis l’autre côté. Sûrement qu’il serait resté si le choix avait été le chien.
Bref, ni l’un ni l’autre on ne sait trop quoi faire, lui debout et moi assis. Et moi qui le regarde, et lui qui attend que je prenne sa cigarette.
La fille, elle serait approchée, elle aurait mis ses bras autour de mon cou et ça m’aurait pris la tête ! Ah, ah ! Je rigole ! Zut, ça a dû se voir sur ma figure. Le gars a souri aussi. Et il a tendu le bras un peu plus loin. Comme font les dompteurs pour exciter le lion dans la cage, avec un bout de viande au bout du bâton.
Je vais peut-être lui prendre, finalement, sa clope. C’est peut-être bien à ça que je suis condamné, finalement...
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Dolotarasse · il y a
Un ton désabusé pour décrire un passage à vide.
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M. Iraje · il y a
Reste le verre de rhum ... Mais peut-être que tu ne bois pas, non plus ...
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Arnaud Dupin · il y a
Cognac, plutôt ! Si, je bois aussi, surtout en dernière extrémité. Je pense que parler aussi du prêtre, de la lettre à écrire éventuellement et du verre aurait trop alourdi le récit. Par ailleurs, je ne parle que du moment de la cigarette, ce qui n'exclut pas qu'il puisse y avoir le reste. Merci de m'avoir lu, en tout cas
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Arnaud Dupin · il y a
Dans Dodo, corrige "abattue" en "abattus" stp.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Beaucoup de bavardage intérieur pour combler un vide abyssal en ce qui concerne sa propre vie sociale voire personnelle. On ressent à la fin le renoncement d'un condamné !
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Arnaud Dupin · il y a
J'ai du mal à comprendre si votre opinion est positive ou négative :)
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Arnaud Dupin · il y a
J'ai du mal à comprendre si votre opinion est positive ou négative :)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Je suis loin de cautionner son attitude et ses propos et j'apprécie qu'à la fin son manque de personnalité lui fasse accepter cette cigarette qu'il qualifié lui-même "du condamné".
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