La Défibrillatrice

il y a
3 min
203
lectures
93
Qualifié
Image de 2017
Aymeric roule sur les pavés de la chaussée romaine perdue dans les campagnes. Il est tard. Ici et là des rectangles lumineux éclatent dans la nuit glacée. Il voudrait trouver l'échelle de givre qui conduit jusqu'à la lune. Il ne voit que les fenêtres des villageois qui s'éteignent une à une. Comme les petites flammes qui parfois s'allument dans son âme. Il est un "cœur à prendre" comme on dit par ici.

Curieuse expression. Il ne veut pas qu'on lui vole son cœur! D'ailleurs son cœur est endormi. Le sifflement de son smartphone trouble le silence de la nuit. Dernier rappel du web pour envoyer une cybercarte de la Saint Valentin. Quelle ironie....

Il préfère penser au projet des "Jeunesses de Carnac", sa région. Demain soir sous le chapiteau vert bien chauffé : "Soirée celtique". Elle sera pimentée de techno, métal, pop et pour le 14 février des slows langoureux du vingtième siècle. Un flash mob est prévu sur grand écran pour stimuler les plus timides. Et puis il savoure l'idée géniale : la "Rose Blanche". Les roses rouges sont pour les amoureux. Mais la Rose Blanche ! Tout le monde pourra l'acheter et la donner. C'est la rose de l' Amitié. Les commandes ont dépassé ses espoirs.

Son vélo s'arrête tout seul devant le cimetière. Il prend un bouquet joli. Une brassée de roses blanches qu'il dispose sur un ovale de graviers bleus cernés de galets récoltés au bord de la mer. Alors, les yeux mouillés de larmes qui ne peuvent pas couler, il pédale à toute vitesse vers sa petite maison.

Ecroulé dans un divan, il repense à son amie. Sa meilleure amie. Elle seule savait que son cœur ne battait pas. Quel terrible secret ! Lors d'un examen médical de routine pour le club sportif, la jeune cardiologue n'en avait pas cru ses yeux. Et depuis lors, elle avait essayé de comprendre. En vain. Maintenant il évitait les médecins. D'ailleurs il n'était jamais malade. Cela aussi était suspect. Il resterait donc seul avec cette énigme biologique.

Le lendemain soir à 19h le chapiteau était prêt. Les guitares basses résonnaient dans la poitrine d'Aymeric. Le stand des roses était prêt. Un banquet composé de recettes oubliées allait être servi. Beaucoup de jeunes gens grimés et coiffés comme autrefois se présentaient dans des costumes de fêtes médiévales. Ils venaient écrire de petits mots secrets pour les attacher aux roses. Les bénévoles organisaient tout ce joyeux désordre afin que chacun reçoive sa (ou ses) rose(s) au moment du dessert.

Un groupe un peu trop turbulent taquinait une inconnue. Aymeric les rejoignit et orienta discrètement la " jouvencelle" vers des "damoiseaux" plus sympathiques. Elle s'obstinait à parler le dialecte régional dans sa version du douzième siècle. Un foulard rouge cachait ses cheveux laissant seulement apparaître des petites boucles noires en forme d'accroche cœur. De temps en temps le regard d'Aymeric se posait sur elle. S'il avait eu un cœur vivant, il l'aurait volontiers accroché aux boucles noires !

L'impatience atteignit son comble à l'heure du gâteau. Chacun riait haut et fort. C'est alors que la jouvencelle se dirigea vers Aymeric. Elle avait les mains vides. Mais elle prit la dernière rose rouge et ajouta un petit carton où elle signa "Isabeau" de la même écriture que les moines copistes. Sidéré, Aymeric reçut la rose de l'inconnue. Il lut et s'évanouit brusquement. Isabeau s'enfuit au bout de la nuit.

A l'hôpital de la ville voisine, Isabelle fut tirée d'un court sommeil au service des urgences. Elle vit un jeune homme très pâle soutenu par les infirmiers. Aymeric ouvrit des yeux stupéfaits lorsqu'il vit le petit visage ovale entouré de cheveux noirs très courts et bouclés. Isabeau n'avait quand même pas le don d'ubiquité! Le malaise l'envahit à nouveau. La jeune doctoresse des urgences l'examina et dit de sa voix douce : "Monsieur, votre cœur bat beaucoup trop faiblement. Je vais vous garder en observation." La phrase était assourdissante !

Donc Isabelle lui reprit le pouls. Un frémissement long et magnétique les parcourut tous les deux. Une vision identique les réunit. Ils atteignaient la quatrième dimension et s'en rendaient compte. Un couple du douzième siècle se dessina comme dans une brume de chaleur. Isabeau la guérisseuse au chevet du chevalier Aymeric de Carnac mort d'un arrêt cardiaque. Et la main de la guérisseuse levée sur la Bible. Elle jurait de trouver comment réanimer le cœur du chevalier.

Après quelques semaines , main dans la main, Aymeric et Isabelle se promenaient au bord de la mer. Ils avaient reconstitué leurs arbres généalogiques. Maintenant tout était simple. Ils s'étaient retrouvés. Des rencontres comme la leur n'étaient pas le fruit du hasard n'est-ce pas ? Le bon moment, le bon lieu, les bonnes personnes ! Une vie antérieure qui se recomposait et continuait des siècles plus tard......

Et si cette "chance" agissait pour nous tous sans que nous en ayons une claire conscience ?
93

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,