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La Déesse

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Paul

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Ils me contemplent tous, comme une déesse. S’ils le pouvaient, ils me toucheraient. La plupart d’entre eux se sont déplacés des quatre coins de l’île. Ce soir, je vais remonter sur scène. J’ai le trac. Ce sera long, éprouvant. Les cris des hommes me briseront une fois de plus le crâne.
L’air me semble de plus en plus dense. De grosses gouttes pressent ma peau, l’encollent de poussière. J’étouffe. Dans le ciel moutonnent de gros nuages. Obèses, ils déverseront bientôt les seaux d’eau d’une ondée tropicale sur le campement. Je respire plus vite et plus fort. Je manque d’air. Je m’allonge. Je crève de chaud. Ce soir, il va être encore long et froid. Il aura probablement les faveurs du public, les encouragements si importants dans les moments difficiles. Je me fais vieille maintenant, ils sont moins nombreux à parier sur moi.
L’océan s’agite. Un vent léger soulève une palme. Une noix de coco s’écrase sur le sable aussi brutalement que tombe la nuit sous les tropiques.
Un homme s’approche et balbutie quelques incantations qu’il projette dans ma direction avec ses doigts. Il lui manque des dents qu’il semble vouloir compenser avec des ongles aussi longs que des griffes. Le faciès rongé par le rhum, il porte en couvre chef un de ces chapeaux blancs, typiques des Caraïbes. Il s’éloigne enfin, je m’assoupis, et rêve de l’Afrique, le continent de mes ancêtres que je ne verrai jamais.
Une partition stridente me fait sursauter. Un homme joue du bâton sur les barreaux de ma cage. Mon heure est venue. Il faut que je sois forte, ma survie en dépend autant que les économies de mes supporters. On m’escorte jusque dans l’arène où les sifflets et hurlements des hommes s’abattent comme des bombes.
Mon adversaire est déjà là. Cherchant ses repères, sa langue fourchue remue dans tous les sens. Il est encore plus impressionnant que ses congénères. Encore plus froid.
Durant les précédents combats, j’ai toujours réussi à me lécher mes blessures, répandre ma salive sur les morsures avant que le venin n’atteigne mon cœur. Mes glandes salivaires produisent un antidote. Mais s’il arrive à me mordre la nuque...
Dés le début de l’affrontement je sens qu’il est de trop. Je lui tourne autour et pousse des cris afin de le déstabiliser. Serein, il se contente de suivre minutieusement tous mes déplacements. Rapidement, je ne tiens plus la cadence. Lui semble toujours aussi svelte. Il m’atteint à la cuisse. La blessure semble bénigne. Je la lèche et lui porte un coup à mon tour. Mais au moment où je le touche, un liquide me brûle la nuque. Je me retire dans un coin et m’écroule. J’entends la lointaine plainte des hommes appauvris et le cri de joie des nouveaux riches. Mais tout le monde en a eu pour son argent puisque seule la violence des combats passionne et triomphe. L’argent n’est qu’un piment, un prétexte. Trigonocéphale contre mangouste, voilà une belle affiche. Encore plus attrayant que les combats de coqs ou de chiens aux dires des hommes qui osent nous qualifier d’animaux.
Par ici, on appelle aussi le trigonocéphale fer de lance ou serpent minute, parce que son venin agit en moins d’une minute. Moi, on m’appelle juste mangouste. On m’a ramenée d’Afrique ou d’Asie pour anéantir les reptiles qui causaient de lourdes pertes en esclaves dans les exploitations de canne à sucre. Maintenant, j’ai un tout autre rôle : amuser les foules qu’autrefois je protégeais.

J’ai les yeux qui brûlent et mes paupières s’alourdissent. Des convulsions actionnent mon corps inerte. La minute s’écoule lentement et m’allège du poids que représentent les hommes sur cette terre.
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