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La Dame Grise

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Joséphine

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Vikram hésitait. Devant lui, le rideau brumeux se dressait, impassible. Tout ce que le jeune homme savait se bousculait en lui, et surtout la mise en garde répétitive de sa mère quand il était petit : « Ne t’approche pas de la Brume, elle rend fou et avale les gens. Si tu t’en approches trop, je ne te reverrai plus jamais ! ». Et elle avait raison, le nombre d’Evaporés avait grandit en même temps que lui. Tous avaient essayé, chacun à l’aide de son Pouvoir unique, de la combattre ou mieux, de la faire disparaître. Presque tous avaient disparus, et les quelques chanceux qui en avaient réchappés y avaient laissé leur essence. Ils n’étaient désormais que de simples légumes, relégués à être un fardeau gênant pour leurs proches. Et voilà qu’aujourd’hui c’était à Vikram d’y pénétrer ! Face à ce mur laiteux qui semblait animé d’une volonté propre, le jeune garçon se sentait impuissant. Et au combien il l’était ! Il faisait partie des Dépourvus : ces oubliés des Dieux, ceux à qui on avait refusé la jouissance de posséder la Magie. Sans Pouvoir, ils étaient presque inutiles à la société, assignés aux tâches les plus basiques.
Une injonction piquante le tira de sa rêverie. Douloureusement, il croisa le regard agacé d’Ygrain. Celui-ci raillait Vikram sur son manque de courage et ses acolytes n’étaient pas en reste pour dénigrer le garçon d’écurie. Ces derniers faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour le pousser à pénétrer dans le voile opalin, acte de bravoure obligatoire afin de devenir un membre à part entière de leur brigade. Ygrain s’avança et, d’un geste vif, il bouscula Vikram en avant, si bien que ce dernier, pour retrouver son équilibre, fit un pas de plus vers la Brume. Ce fut le pas décisif. Sous les rires narquois des autres adolescents, Vikram se glissa sous le drap fantomatique. Dès qu’il fut totalement immergé leurs voix criardes ne lui parvinrent plus. Cependant, ce n’était pas le silence auquel il s’attendait qui s’était imposé à lui mais plutôt un brouhaha confus, formé de milliers de voix qui s’exprimaient en même temps. Ce murmure assourdissant envahissait son esprit et imprimait son timbre sur chaque cellule de son corps. Le jeune homme tenta de saisir les propos de chacune des voix qui composaient cet ensemble mais plus il s’y acharnait, plus elles gagnaient du terrain en lui. Désorienté, il tenta de se rappeler qui il était et ce qu’il faisait là. En vain. Ses jambes se mirent en marche l’une après l’autre, mécaniquement, sans que Vikram l’ait réellement décidé. Absorbé par ce bourdonnement insidieux, il ne le remarqua même pas.
Au bout d’un certain temps, la présence écrasante de ce tapage auditif et sensoriel s’atténua, lui laissant recouvrir l’usage d’une part de son esprit. L’adolescent réalisa alors à quel point il avait dû marcher longtemps en s’éloignant toujours un peu plus de la frontière brumeuse. Gagné par la panique, il se prit la tête entre les mains, passant ses doigts noueux dans ses longs cheveux ébène. Comment revenir chez lui ? Depuis combien de temps avait-il franchi la limite ? Allait-on envoyer quelqu’un à sa recherche ? Mais non ! Bien sûr que non ! Personne n’était assez stupide pour s’aventurer dans cette muraille laiteuse ! Le jeune palefrenier n’allait pouvoir compter que sur lui-même. Une sueur moite coula le long du sillon creusé par sa colonne vertébrale, imprégnant son tabard. Affolé, il se mit à courir dans la direction par laquelle il était venu, fendant le rideau opaque qui ne concédait aucune réaction à son passage. Quand ses forces l’abandonnèrent, Vikram s’effondra sur le sol aride. Il était sûr d’avoir couru plusieurs heures mais il n’avait rien vu, rien d’autre que cette entité grisâtre qui n’offrait aucune perspective. Découragé, il se recroquevilla sur lui-même et s’endormit, le chuchotis sournois pour seule compagnie.
A son réveil, le jeune garçon sonda les environs mais ne vit que ce sinistre nuage cendré, immobile. Aucune lumière ne perçait ce brouillard, écartant toute possibilité de distinguer le jour de la nuit. Déterminé à rentrer chez lui, Vikram reprit son exploration en suivant la direction présumée de son foyer. Au cours de son investigation, il constata amèrement qu’aucune forme de vie n’avait pris racine ici : pas un arbre ni même un quelconque buisson n’avait croisé son chemin. Le sol était désespérément stérile, dépourvu du moindre brin d’herbe, craquelé par le manque d’eau. Au fur et à mesure qu’il marchait, la soif le tirailla au point d’occuper presque toutes ses pensées, laissant une place de plus en plus restreinte à son espoir de sortie. Lorsqu’il fut épuisé, il se laissa choir au sol cherchant le sommeil pour oublier le découragement qui s’emparait de lui.
Lorsqu’il s’éveilla à nouveau c’est las et assoiffé qu’il reprit ses recherches dans cette purée vaporeuse qui l’encerclait tel un linceul. Au cours de son errance, une idée terrifiante stoppa la progression du garçon d’écurie. La folie s’était-elle déjà emparée de son esprit ? Quand la Brume allait-elle ronger son âme comme elle s’était nourrie de celle des autres Evaporés ? La peur qui grandit en lui à la pensée que sa conscience allait se dissoudre dans cette brume épaisse lui fut insupportable. Un flot de larmes l’accapara soudain, le faisant tomber à genoux. Le jeune homme sentit s’éteindre la dernière étincelle d’espoir en lui. Alors il ouvrit les vannes qu’il avait toujours maintenues scellées. Lui qui n’avait jusque-là jamais pleuré, ni à la mort de son père, ni le jour où il avait compris qu’il ne serait jamais doté de Magie, ni même lorsque Maître Érald l’avait battu pour avoir mal soigné un poulain. Seul au milieu de rien, il rattrapa le retard de toutes ses années de souffrance silencieuse, son brouhaha émotionnel couvrant pour un temps celui des voix incessantes. Lorsque le flot se tarit, il laissa Vikram dépouillé de toute émotion. Celui-ci se releva en chancelant, aussi serein que peut l’être une coquille vide. D’un pas faible mais assuré il tourna sur lui-même et prit la direction opposée à celle de son foyer. Il savait pertinemment que, vivant sur une île, s’il continuait à marcher, il finirait par dégringoler le long des falaises jusqu’à cette immense quantité d’eau qu’on appelait la mer. S’il lui était impossible de rentrer chez lui, il se résolut à finir sa courte vie noyé plutôt que gagné par la folie au milieu de ce brouillard inhospitalier.
Et puis la délivrance arriva : sans vraiment le réaliser l’adolescent émergea de la Brume, tous ses sens absorbés par une odeur inconnue : celle du sel et de l’iode. Ses pieds retrouvèrent la sensation moelleuse d’un duvet d’herbe bien vert. Ses yeux noirs plissés par l’aveuglante lumière du soleil, il regarda autour de lui : quelques arbres et une surface miroitante dont l’éclat était presque irréel. Il se précipita vers elle pour étancher sa soif. Pendant qu’il lampait avidement cette eau miraculeuse, la tête et les bras plongés dans le liquide cristallin, un rire bruyant éclata non loin de lui. En aval de la rivière, un homme massif et barbu le regardait, amusé. L’inconnu boiteux claudiqua pour s’installer auprès de lui. Les deux hommes discutèrent longuement et Vikram apprit ainsi qu’il se trouvait hors des frontières de la Brume ; qu’ils n’étaient seulement qu’une poignée comme lui à avoir traversé et que tous avaient en commun le fait d’être dépourvus de Magie. Ils en avaient donc déduits que c’est cette particularité qui les avaient épargnés. L’homme ajouta qu’aucun retour en arrière n’était possible puisque toutes leurs tentatives les avaient ramenés inexorablement ici. Abasourdi, Vikram ne pipait mot, essayant de donner corps à cette réalité nouvelle qui remettait en question tout ce qu’il avait toujours cru savoir. Puis l’infirme se releva, invitant le jeune rescapé à le suivre jusqu’à sa chaumière. L’apprenti palefrenier jeta un dernier regard sur la barrière fantomatique, se promettant de percer à jour les secrets que la Dame Grise gardait jalousement.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Lectrice · il y a
J'adore !
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Joséphine · il y a
Merci pour cette exclamation qui fait plaisir !
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Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Joséphine · il y a
Merci bien! J'ai lu, voté et commenté le vôtre à l'instant!
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Joséphine · il y a
Merci, merci !! Oui des critiques avisées sont VRAIMENT les bienvenues car ma plume est débutante. N'hésitez pas :-) En tout cas, je m'en vais lire votre frontière ...
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Richard Laurence · il y a
Un beau texte fantastique, qui tient presque plus de la poésie que du récit proprement dit. Poésie car vous décrivez magnifiquement bien les impressions de votre héros perdu dans la brume. On est totalement avec lui dans cette purée de pois, on ressent bien sa détresse et son sentiment d'être totalement déboussolé. Après vous avoir lu, on se sent un peu comme votre héros : un peu déboussolé après avoir traversé cette longue description d'un monde tout blanc sans savoir où cela va nous mener. C'est pourquoi je dis que votre texte tient presque de la poésie. Pourtant, votre texte est bien structuré à la façon d'un récit classique, en trois partie :

1. Situation initiale : Le personnage est devant la brume, en compagnie d'autres garçons de sa tribu (à cette occasion, vous nous présentez votre personnage et son univers)
2. L'aventure : Le personnage est dans la brume, dans un monde tout blanc et c'est là le corps du récit, avec le suspense : le personnage réussira-t-il à ressortir vivant (et avec toute sa raison) de la brume ?
3. Le dénouement : Le personnage arrive dans un autre monde, auquel il était prédestiné donc tout est bien qui finit bien...

Peut-être que les premières et dernières parties auraient mérité un développement un peu plus précis et surtout, quelque chose qui fasse le lien entre les deux... C'est à dire un enjeu fort, pour le personnage, qui serait annoncé dès le début (qu'est-ce qu'il gagne et qu'il risque à tenter cette aventure dans la brume ? c'est cela un enjeu). Par exemple, je ne sais pas : imaginons que votre personnage, réduit en esclavage parce qu'il est un "sans-magie" et victime des moqueries des autres, décide un jour de s'échapper et, que poursuivit par les autres (au fait, de quel genre de magie disposent-ils ? Vous ne nous l'avez pas dit : peut-être serait-ce l'occasion de montrer cette magie à l'oeuvre : ils pourraient l'utiliser pour martyriser votre héros) Et alors, celui-ci se jetterait courageusement dans la brume pour échapper à ses poursuivants, préférant risquer la folie et la mort plutôt que de subir encore leurs sarcasmes et à leur cruauté. Et, là vraiment, le lecteur se dirait "ah oui ! pourvu qu'il arrive à s'échapper de la brume et de ses poursuivants". C'est cela un enjeu : il risque la folie et la mort pour tenter de gagner sa liberté (c'est à dire échapper à ses bourreaux). Et c'est quelque chose de très important dans un récit. Parce que, ainsi, au lieu d'être seulement surpris et déboussolé par votre dénouement, on serait vraiment content d'apprendre que votre héros a trouvé un refuge à la fin, parce qu'il a misé gros... et a raflé le jackpot ;)

Bref, même si vous pourriez encore l'améliorer, c'est vraiment un très beau texte, très poétique donc bravo !

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Joséphine · il y a
WAOUUUU ça c'est des critiques, avisées, constructives, efficaces, motivantes, plaisantes, bref c'est un vrai cadeau votre feed-back un grand merci, peu de gens prendrait le temps de faire ça pour une inconnue! Si un de vos écrits m'inspirent autant de remarques constructives un jour, je vous rendrai la pareille :-)
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Pascal Depresle · il y a
Une belle écriture, mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Joséphine · il y a
Un grand merci ! Je vois que vos écrits sont nombreux, j'ai donc de la lecture en perspective ... :-)
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Joséphine · il y a
Merci beaucoup ! Je ne l'ai pas encore lu, mais je vais y remédier de suite !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Joséphine · il y a
Merci ! Je vais lire de ce pas
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Math · il y a
Vraiment très bien écrit, fluide et imagé et très prenant ! Je vote pour !
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Joséphine · il y a
Merci beaucoup !
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Volodia · il y a
On veut la suite!
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Joséphine · il y a
Merci c'est encourageant !
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