La dame du Paris-Zurich

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C'était la troisième fois que je faisais le voyage, la dernière, enfin. Mais j'avais toujours peur de rater le train.

Quand je fus installé à ma place réservée en première, j'avais encore une demi-heure devant moi. Je fus donc dérangé un certain nombre de fois par les voyageurs qui m'enjambaient, pour hisser leurs bagages dans les filets.

La dernière personne qui se présenta était une adorable mamie, tout sourire. Je n'hésitai pas un instant à lui offrir mon aide pour ranger ses bagages à un endroit qu'elle n'aurait jamais pu atteindre.

Elle occupait la place en face de la mienne. Je pus ainsi l'observer tout à loisir. Elle méritait toute mon attention. Pas une jeunesse, mais sa peau qui semblait douce avait sûrement bénéficié de soins attentifs.

Ses cheveux bouclés, d'un beau gris, encadraient un visage aux yeux rieurs. Elle se débarrassa de son bibi qui sur elle n'avait rien de suranné et s'alliait parfaitement à sa tunique au petit col blanc brodé. Enfant, j'aurais adoré une mamie comme ça. J'avais passé l'âge, mais comme compagne elle m'aurait très bien été.

Elle était de plus de bonne compagnie, puisqu'elle entama tout de suite la conversation.

Elle lui dit qu'elle allait rejoindre ses petits enfants, qui lui avaient fait le cadeau d'un arrière petit-fils, avant qu'elle ne quitte ce monde. Il ne la voyait pas partie pour et le lui affirmait. Avec une part de coquetterie, elle se récria, l'assurant qu'elle comptait les années restantes et ne se faisait pas d'illusions.

Elle lui dit qu'elle avait déjà fait le voyage pour accompagner son ami dans une fin de vie dans la dignité.

Elle lui dit que son dernier voyage serait aussi un aller simple pour Zurich.

Elle s'enquit discrètement du but de son voyage. Ne souhaitant pas la chagriner, il fut évasif, mettant en avant de vagues affaires à régler lui aussi avant son départ. Elle remarqua qu'il voyageait léger, ce à quoi il répondit que pour quarante-huit heures, il n'avait pas besoin de grand-chose, pensant en lui-même que ça ferait ça de moins à rapatrier.

*****

Bercé par le mouvement du Lyria, le TGV qui assure la liaison directe avec Zurich depuis la gare de Lyon, tantôt à grande vitesse, tantôt au pas d'escargot, je finis par m'endormir.

Je fus réveillé par une main légère posée sur mon bras « Monsieur, réveillez-vous, nous arrivons en gare de Zurich ».

C'était un doux réveil, mettant fin à un rêve aussi doux où la charmante vieille dame m'accompagnait en voyage d'agrément. Un voyage de noces à retardement.

Lorsque le train s'arrêta et que les voyageurs commencèrent à descendre, la dame de mes rêves me pria de descendre sa valise du filet. Cet effort me coûta un étourdissement passager, qui la fit s'inquiéter pour ma santé. Je la rassurai comme je pus.

Avant de prendre la file des voyageurs dans l'allée, elle me remercia encore et posant sa main sur la mienne en me regardant dans les yeux, me souhaita bon courage. Je fus troublé par cet échange. Cette dame avait-elle la prescience de mon état et de la finalité de mon voyage ? Mon aller simple qui avait fait tiquer le contrôleur lui avait-il mis la puce à l'oreille ?

De fait, en impasse thérapeutique, je me refusais à mourir dans les souffrances qu'avait connu ma douce. Cette troisième visite à l'association Dignitas serait la dernière. On m'accompagnerait dans cet ultime défi, jusqu'au moment où je déciderais seul."

*****

Mes accompagnants ont quitté la chambre lumineuse, donnant sur un parc planté de grands arbres. Un rayon de soleil vient caresser ma joue. J'ai une dernière pensée pour ma douce. J'ouvre le flacon de pentobarbital et tel un empereur romain avalant la ciguë, j'accomplis le geste ultime.

*****

Dans ses derniers instants de lucidité, il sent une main sur la sienne. Sa douce, ou la dame du Paris-Zurich ?

Qu'importe, le souvenir des deux l'accompagne dans son grand voyage. C'est probablement la raison du sourire qui éclaire son visage apaisé.

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