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la dame du 6ème étage

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Lepoete

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La dame du 6ème est à son balcon, le regard perdu au loin, au dessus des toits de Paris.
Elle ne voit rien, ou plutôt elle voit en pensée son frigo vide qu’elle a ouvert il y a quelques instants.
Vide, pas tout à fait. Comme d’habitude, il reste la nourriture qui ne l’intéresse pas trop. Le fromage, elle n’a pas vérifié, mais la date limite sur l’emballage est sûrement dépassée. Le jambonneau aux herbes : elle l’a sans doute mis dans son caddie parce qu’il était en promotion, sans vérifier qu’il contenait de l’ail, et elle parierait qu’il y en a, alors qu’elle déteste ça. Le beurre allégé, parce qu’il le faut, bien qu’il n’ait pas la saveur du beurre fermier. Les tomates bien rouges, élevées en serre, et qui n’ont aucun goût ! Il faudra qu’elle plante des tomates cerise sur son balcon, ça fait des années qu’elle se le dit...
Des côtelettes d’agneau, elle adore ça, mais elle a la flemme de sortir sa poêle pour y plonger la viande sur l’huile bouillante : à chaque fois, l’huile projette sur elle des millions de gouttelettes d’huile, et son chemisier va sentir la friture, quelle horreur !
C’est pour ça qu’elle n’achète plus de poisson, l’odeur serait encore bien pire !
Pourtant, son médecin n’arrête pas de lui dire de manger du poisson. De quoi il se mêle, celui là !
Et puis encore des trucs sans intérêt, mais qui calent l’estomac, des purées toutes prêtes, des salades toutes prêtes, des soupes en berlingots, des couscous pour une à deux personnes pour toucher plus de clients. Résultat : si tu es seule, tu t’empiffres, si tu as la chance d’avoir un copain à dîner ce soir là, la barquette de couscous te paraît ridiculement petite... et puis après, elle ne se souvient plus ce qu’il reste dans ce frigo ennuyeux.
De toutes façons, quand elle vide son sac pour ranger les achats dans le frigo, elle ne voit que les doublons et les manques ! Normal, elle n’écrit jamais de liste de courses, ça la barbe.
Une chose est sûre, elle n’oublie jamais le vin blanc et ce qui l’accompagne : gâteaux d’apéritif, olives cassées, apéricubes, et tranches de saucisson.
Le dîner qu’elle préfère, c’est debout, accoudée à son balcon, dégustant un bourgogne aligoté bien frais et grignotant ces petites cochonneries dont elle ne parlera jamais à son médecin, cet espèce de donneur de leçons !
Elle ne lui parlera pas non plus des cigarettes d’elle fume entre deux gorgées de ce vin bien sec, au parfum d’agrumes. Elle ne fume qu’à son balcon, même quand le thermomètre est en dessous de zéro, pour ne pas laisser d’odeur dans son appartement : ses amies seraient bien capables de lui faire remarquer que ça sent le tabac, chez elle...
Elle espère toujours croiser le regard d’un bel homme sympathique, genre Georges Clooney, qui serait juste au même moment à son balcon, de l’autre côté des toits. Mais ce sont au mieux les chats de gouttière, au pire d’horribles pigeons qui lui font la cour et salissent partout.
Normal, elle a pris l’habitude de leur jeter des peaux de saucisson et des croûtes de fromage, alors elle n’a que ce qu’elle mérite...
Mais qu’il est bon ce vin blanc ! Il faudra qu’elle pense à racheter le même...

Remontent alors à sa mémoire les moments passés avec son père quand elle avait quinze ou seize ans. Il l’emmenait parfois dans un bar à vins déguster quelques bons crus. Quand il lui annonçait qu’ils allaient sortir ensemble, elle bondissait de joie et courait se préparer et s’habiller pour sortir. Son père était un bel homme qui ne faisait pas son âge, et elle avait remarqué à de petits riens qu’on les prenait parfois pour un couple. Alors il lui fallait être à la hauteur, même si elle portait une robe de sa mère qui était de la même taille qu’elle. Elle se maquillait et se mettait un peu de parfum, et son père, qui l’adorait, était fier de sortir au bras de sa fille resplendissante.
Oui, sans être prétentieuse, elle était déjà grande et très séduisante, elle s’en rendait bien compte aux regards que les hommes portaient sur elle...
Mais à cette époque là, elle ne songeait qu’à la joie qu’elle avait d’accompagner son père qu’elle aimait tant !
Assis tous les deux autour d’une petite table de bistrot, il lui décrivait ses collègues de travail de façon tellement drôle qu’elle riait aux éclats, et dérangeait les clients, sûrement jaloux de ne pas rire autant qu’eux.
Et quand son père lui apprenait comment reconnaître les différents cépages, il redevenait sérieux, et elle ne perdait pas une miette de ses explications.
Parfois, il l’emmenait ensuite au théâtre, tandis que sa mère, qui était déjà malade, restait seule, et ils passaient une soirée merveilleuse, oubliant pendant quelques heures les soucis de la maison.
Quand ils rentraient autour de minuit à la maison, ils prenaient sans se concerter un visage de passe muraille, afin de masquer leur joie et ne pas faire de la peine à sa mère qui attendait leur retour avant d’aller se coucher.
C’est fou ce qu’on trouve comme souvenirs dans un verre de vin blanc. Mais il est vide depuis un moment...

Elle retourne à son frigo se servir un nouveau verre de bourgogne blanc, en se demandant ce que son père aurait pensé de ce vin.
Il commence à faire froid, alors elle met un châle sur ses épaules et va chercher un nouveau paquet de cigarettes avant de s’installer de nouveau à son balcon voir la nuit descendre tout doucement sur les maisons, tandis que des lumières s’allument les unes après les autres derrière les petites fenêtres carrées, comme des sémaphores appelant leurs lointaines cousines les étoiles.
Le murmure de la ville s’apaise...
La silhouette d’un chat avance lentement le long de l’arête d’un toit avant d’échapper à son regard.

La dame du 6ème va se coucher. Dans sa chambre, elle prend soin, comme chaque soir, de laisser sa fenêtre entre ouverte afin de laisser entrer les dernières lueurs de la nuit, et, qui sait, son Ange gardien.

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