La Dame Derrière la Maison

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Je ne dois rien dire à maman.

C’est la dame derrière la maison qui me l’a demandé. Elle a mis son doigt tout ridé sur sa bouche, et elle m’a fait un clin d’œil. En fait, elle fait toujours ça quand je la vois. Le jardin est vide et d’un coup, elle est là. Parfois, elle reste sans bouger, et ça peut durer longtemps, et puis d’autres fois, elle danse et elle déplie ses bras comme une araignée. Elle a l’air gentille, mais quand elle fait ça, j’ai un peu peur, alors je remonte dans ma chambre et quand je regarde par la fenêtre, elle n’est plus là. Et après j’oublie.

L’autre jour, papa a essayé de déterrer le grand arbre, celui qui fait de l’ombre l’été. J’ai beaucoup pleuré, mais il m’a expliqué que l’arbre était mort, et qu’il devenait dangereux. Je comprends, mais je suis triste quand même. Avec Agathe, on aime bien s’allonger dessous, quand il fait chaud, et on regarde le ciel bleu à travers les feuilles. Agathe, elle est trop petite pour être triste. Elle regarde papa tirer sur les racines et devenir tout rouge. Elle ne comprend pas encore tout.

La vieille dame, elle a regardé papa essayer de déraciner l’arbre. Seulement cette fois, elle avait un air méchant. Elle est restée accroupie derrière lui et je voyais toutes ses dents. Finalement, maman est rentrée et papa a laissé tomber. Il a dit que les racines étaient trop profondes. La nuit, j’ai entendu pleurer dans le jardin. J’ai vu la dame à genoux sous l’arbre, la tête dans les mains. Et puis je me suis endormie, et j’ai oublié.

Le jour de mon anniversaire, maman a amené Agathe chez le médecin, vu qu’elle avait encore mal à la tête. Moi je pensais qu’elle cherchait à se faire remarquer, mais quand elles sont revenues, maman pleurait, et quand elle a parlé avec papa dans la cuisine, il a fait semblant de ne pas pleurer. Maintenant j’ai un peu peur pour Agathe. Il parait qu’il y a des maladies que le médecin ne sait pas guérir.

Ensuite, j’ai soufflé mes bougies et on a mangé un gâteau. Je crois que la dame en aurait bien voulu, parce qu’à la fenêtre elle faisait de grands yeux et ouvrait la bouche comme si elle avait très faim. Papa et maman ont eu l’air tristes et m’ont serré très fort avant d’aller dormir.

Le lendemain, papa a amené Agathe à l’hôpital et maman a dormi toute la journée. J’ai passé l’après-midi dans le jardin. La vieille dame a dansé, et puis elle s’est mise accroupie en me tournant le dos. Je ne voyais pas ce qu’elle faisait, juste sa robe sale et ses cheveux blancs. J’ai vu son crâne blanc à travers qui brillait. Au bout d’un moment, elle s’est approchée de moi et j’ai pu la voir de près. J’ai eu très peur de ses mains. Elles étaient longues comme des branches, et toutes blanches. Elle m’a donné une petite racine en forme de poupée. Je l’ai mise dans ma poche et je l’ai oubliée.

La nuit, j’ai rêvé du grand arbre dans le jardin. Il avait une grosse voix qui faisait trembler la terre, mais je ne comprenais pas la langue qu’il parlait. Je crois que je me suis réveillée, et la dame était à côté de mon lit. J’ai eu très peur. Elle n’était jamais venue dans la maison. J’ai senti quelque chose de dur sous moi et j’ai trouvé la petite poupée racine. La dame a souri, et c’était comme si ses dents remplissaient toute ma chambre. Je me suis sentie drôle.
J’ai vu la dame sortir de ma chambre et entrer dans celle d’Agathe. Ensuite, j’ai dormi longtemps.

Aujourd’hui, nous partons de la maison. Je crois que maman n’a jamais arrêté de pleurer, depuis Agathe. Papa est tout blanc et ne parle presque plus. Je comprends que je ne verrai plus ma maison, ni le grand arbre du jardin. Je ne m’allongerai plus jamais dans son ombre. Je vais l’oublier.

Papa a démarré et la maison a disparu. Nous les avons laissées seules.

Elles n’ont même pas pu nous dire au revoir.

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