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La cravate

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Tartofraiz

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Tu t'es endormi ta main dans la mienne. Le fracas de la grêle s'amplifiait tandis que le thé était devenu froid. Je ne pouvais fermer l'œil près de toi. Ton parfum de sueur, de shampooing, me faisait peur. Trop de souvenirs se remuaient en même temps, des blessures ensevelies, j'en avais la nausée.

C'était il y a dix ans, sur une péniche rouillée qui m'avait comblée de bonheur pour un soir. Tu m'avais jeté de la poudre aux yeux, comme on dit. Le dîner aux chandelles, les pétales de rose, le doux chant du
crooner... tu n'avais plus fumé, à partir de ce moment-là. Mon cadeau d'anniversaire, m'avais-tu glissé, en caressant ma nuque pendant le slow. Puis tu avais sorti la bague, cette fameuse pierre de jade, qui devait rafraîchir notre union, en liste de ses nombreuses vertus.
Ce bijou que j'avais gardé jusqu'à aujourd'hui... je l'ai offert à une mendiante avant l'heure de notre rendez-vous. Une pulsion que je ne regrette aucunement. Si tu avais vu son regard de surprise, mais je ne serais pas étonnée qu'elle l'ait elle-même offerte à quelqu'un. Comme une malédiction, ce qui expliquerait tout. Depuis tant d'années. Mes larmes à chaque fois que je visionnais nos photos. Ton fantôme qui hantait mes nuits fiévreuses, cette déception tous les matins de ne pas te savoir là, mais dans ses bras à elle. Si différente de moi.

C'était il y a cinq ans, le jour où tu es revenu avec une cravate qui ne t'allait pas. Je n'ai rien demandé, mon instinct pressentait, des images de vous entre quatre yeux, son odeur de camélias, ta surprise de tomber amoureux d'une autre femme, alors que tu me désirais tous les soirs.
Je me souviens parfaitement de ce que je t'ai dit. Je t'ai demandé comment tu aimais ma nouvelle coiffure, et si ma robe me grossissait. Je voulais t'annoncer un heureux événement, alors que je n'étais pas enceinte. Je voulais te garder près de moi, une dernière chance, et peut-être t'embobiner pour te clouer le bec, pour t'impressionner à mon tour, vieillerie que j'étais.

Tu faisais par la suite des rêves en noir et blanc, tu me racontais des rêves d'adultère, et tu te montrais de plus en plus cruel, tes insinuations se plantaient dans ma chair aussi vivement que des flèches sur une cible. J'ai enduré tant de souffrances, au nom de quoi, je l'ignore à présent, car je ne t'aimais assurément plus. Je dois t'avouer avoir songé à empoisonner ton potage, parfois.

Je ne l'ai jamais vue, de près ou de loin. Un jour, j'ai bouclé ma valise, je t'ai laissé tous les objets, je n'avais plus d'attache nulle part, ni personne vers qui me tourner. J'ai salué la voisine, cette ancienne confidente, et à cet instant j'ai regretté, de ne pas avoir joué le jeu de celle qui ferme les yeux, je me repassais les poignards que je t'avais lancés, et ça ne rimait à rien, car tu étais l'unique personne qui m'avait apporté la vraie vie, celle qui palpite à tous les instants, même dans ces atroces scènes de cynisme, où tu ne te permettais pas de perdre ton charme.

Monia m'a accueillie chez les sœurs. Je t'ai rayé de ma vie, et j'ai bu en cachette de la vodka au couvent, les trois premières années. A la quatrième, j'ai quitté ma vertu en me dirigeant là où me guideraient mes pas. Il s'est passé tant d'aventure. J'omets sûrement des souvenirs, par pudeur enfantine, mais tu étais là, quoi qu'il en soit, gravé sur ma paume que je frottais sur des inconnus, en imaginant la tête que tu faisais quand je te griffais, et tes cris d'indignation quand je te confisquais le cigare.

Ce soir, tu t'es endormi ta main dans la mienne. J'aimerais m'enfuir encore, rester pour toujours, ne plus exister. Tellement facile de te pardonner, et de te désirer à nouveau. Si injuste. Nous ne nous sommes pas parlé, à peine frôlé. Il est minuit, bien trop tard pour t'aimer.
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