La convocation

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Lauréat
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Pourquoi on a aimé ?

Quand un travail est bien fait, il mérite des félicitations. Mais lorsqu'il est le fruit des labeurs d'une autre personne, c'est de la triche

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Ce qu'il ressent d'abord, c'est de l'impatience puis bientôt de l'inquiétude. La professeure de français termine la distribution des cahiers et Gaël n'a pas reçu le sien. Alors, il se lance :
— Madame, et moi... Vous m'avez oublié.
— Je ne t'ai pas oublié, Gaël, et je crois que tu sais pourquoi je ne t'ai pas remis ton cahier.
Mais le garçon résiste. Non, il ne sait pas. Il a fait tout ce qu'on lui demandait...
— Seul, Gaël ? 
— Tout seul, Madame !
Il n'en démord pas. Fanny Bernier ne tient pas à mettre davantage son élève en difficulté devant une classe aux aguets. Qu'il se présente à la fin du cours pour régler le problème. Et le travail reprend.

Dès la sonnerie, Gaël piétine devant le bureau. La professeure a sorti son cahier qu'elle feuillette. Au lieu du chiffon habituel, il offre des pages calligraphiées à la perfection, des illustrations fines, des petits poèmes originaux.
— Ce travail mérite une excellente appréciation et même les félicitations, mais à qui dois-je les adresser Gaël ?
— À moi, madame, c'est moi ! J'ai tout fait. J'ai passé plein d'heures pendant les vacances...
— Choix de textes : pertinent. Orthographe : irréprochable ! Même ton écriture a changé, forcément puisque ce n'est pas la tienne... Ce n'est pas très profitable pour toi, Gaël. C'est toi qui dois faire les recherches, sélectionner les informations et les mettre en page.
Fanny connaît la sœur aînée du garçon, Ambre, qui est une élève brillante et très motivée. Elle est persuadée que la jeune fille a fait le travail pour son petit frère... Elle le suggère mais se heurte à des dénégations désespérées et des serments la main sur le cœur.
Gaël s'obstine tant que Fanny est ébranlée, non dans sa certitude qu'il n'est pas l'auteur du travail, mais à cause du déni forcené dans lequel s'enferme le garçon. Elle se résout donc à convoquer ses parents.

Quand elle se présente au parloir le jour de la convocation, elle est étonnée de voir que le père et la mère sont venus tous les deux. Fanny Bernier se dit qu'au moins, cette famille a l'éducation de son enfant à cœur. Elle les prie d'entrer. L'homme se lève le premier, la salue d'une inclinaison courtoise. Grand, l'allure nerveuse de celui qui n'a pas de temps à perdre. Il porte un costume très chic. Dans son visage austère, un regard qui toise. Derrière lui, une femme encore jeune, jolie, plutôt élégante quoiqu'un peu éteinte, lui tend une main hésitante.

La professeure ne les a pas encore invités à prendre place que déjà le père assène d'un ton narquois : « Ainsi donc, mon fils, pose problème ! » À côté de lui, le fils en question courbe la tête comme saisi par les serres d'un rapace.
Fanny Bernier contourne le bureau, prend place et les prie de s'asseoir avant de répondre. « Prudence, se dit-elle... Les sanctions ne doivent pas se faire dans la demi-mesure avec un père de cette trempe. »
Le fils accusé, déjà résigné, comme s'il requérait son pardon, tend une main tremblante vers sa mère, puis il suspend son geste, laisse retomber son bras qu'il ramène frileusement entre ses genoux. Fanny ne sait pas encore de quoi il s'agit, mais elle sent que quelque chose lui échappe dans cette scène familiale.

Sur la table, devant elle, la professeure a posé l'objet du délit : le travail incriminé. La mère du garçon blêmit en voyant le cahier. On dirait que tout son sang a reflué de son visage vers son cœur. Elle est au bord du malaise. Fanny reste en alerte, convaincue que quelque chose de grave se joue là. Elle cherche à gagner du temps pour être sûre de bien comprendre.

Elle va vers la fenêtre, l'ouvre en grand pour redonner un peu d'air à cette femme affolée. Elle fait un petit commentaire anodin sur les caprices du temps, sur ce printemps qui ne sait s'il veut entrer ou sortir.

Alors elle croise son regard : le regard de la mère.
De longues secondes. Intenses. Une détresse éloquente se lit dans les prunelles agrandies. Un appel au secours silencieux. Puis les paupières se baissent, les épaules se courbent. Vaincue : la femme s'abandonne à son verdict.
Et Fanny comprend !

L'auteur de ce travail parfait, c'est elle : la mère !

Elle soulève son cartable, sort son agenda qu'elle pose sur le cahier de son élève, le soustrayant aux regards. Devant le soulagement évident qui se lit sur le visage de la jeune femme, elle sait qu'elle ne s'est pas trompée. 
Fanny comprend aussi qu'en révélant la supercherie au père, elle va lâcher une bombe qui va les fracasser. Elle regarde le gamin terrorisé et vaincu qui s'arcboute déjà contre la colère paternelle. Il a l'attitude de celui qui se prépare à encaisser insultes et mépris. Elle regarde le père, hautain, redoutable ! Elle devine qu'il a des principes, qu'il peut briser sans frapper. C'est un bourreau qui n'a pas besoin de lever la main pour blesser. Ses mots doivent faucher comme des balles perdues. Alors Fanny n'hésite plus.

D'un ton sérieux, elle leur expose le projet de journal du lycée. Elle décrit les enjeux pédagogiques avec conviction, détend l'atmosphère, parle des créations de ses élèves.
— En réalité, je souhaitais avoir votre autorisation pour publier un des poèmes écrits par Gaël, dans le journal du lycée.
Le père est désarçonné. Il a un hoquet outragé.
— Une autorisation ? Pour ces niaiseries ! Sûrement la voie royale vers le Goncourt !
Il est scandalisé de s'être dérangé pour rien. Il se voit dépossédé d'un juste motif de représailles. Il venait épingler les faiblesses de son rejeton, conforter la professeure dans ses griefs. Et le voilà à feuilleter un exemplaire du journal du lycée, que Fanny lui a glissé dans les mains.

Le rendez-vous est écourté, accord concédé. L'homme se lève, bouillonnant de dépit. Un bref mouvement de tête et il sort à pas pressés, tandis que la main de la mère saisit celle de Fanny et que son regard éperdu de gratitude plonge dans le sien.
Ce soir, dans cette famille, on ne jouera pas la grande scène de l'humiliation. Fanny vient d'en supprimer les pires répliques.
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Chris BÉKA · il y a
Superbe leçon de morale : humanité vaut mieux que sévérité !
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M. Iraje · il y a
Encore Bravo pour cette convocation qui a atteint le public et la "Recommandation" du Jury !
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Oclah2 · il y a
Bravo Mome de Meuse pour ce prix bien mérité !
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François Duvernois · il y a
Félicitations pour ce prix, Mome !
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Mome de Meuse · il y a
Un grand merci François. A bientôt.
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Virgo34 · il y a
Bravo !
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Mome de Meuse · il y a
Merci Virgo et bonne journée.
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Marie Vercors · il y a
C est parfaitement mérité ! Bravo et à bientôt pour d autres convocations!
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Mome de Meuse · il y a
Joli compliment. Mille mercis Marie.
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Olivier Descamps · il y a
C'est avec plaisir que je viens sans convocation vous féliciter de ce prix mérité, Mome de Meuse !
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Mome de Meuse · il y a
Aussi sympa que drôle. Merci beaucoup Olivier.
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Annabel Seynave- · il y a
Une très bonne histoire, qui méritait son Prix ! Bravo !
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Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil à vous. Et félicitations aussi. Je vous souhaite une belle journée
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Hortense Remington · il y a
Bravo Mome ! Félicitations !
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Mome de Meuse · il y a
A vous aussi Hortense, un grand bravo! Merci et à bientôt.
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JHC · il y a
Bravo Mome de Meuse :)
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Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil à vous, merci beaucoup.

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