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La conversion du Grand Strumpf

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Luc Moyères

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Le Grand Strumpf Bleu, visiblement troublé, gratte pensivement son bonnet phrygien jaune, qui glissait en avant sur son front un peu bas. Une heure auparavant, il ne croyait pas au réchauffement climatique, et maintenant, il le sait, il la senti dans ses tripes, cette évolution est en marche. Président élu de l’Union Strumpfienne Autorégulée, il avait pourtant des convictions bien trempées sur le sujet.
A vrai dire, lui, que ses adversaires surnommaient perfidement « bas du plafond », se fiait avant tout à deux idées fortes pour prendre ses décisions :
- D’une part à son premier sentiment, avant toute réflexion, car, disait-il, la réflexion met d’abord le problème à distance et nuit à sa compréhension globale... et en plus, un génie tel que moi n’a nul besoin d’étudier pour comprendre.
- D’autre part, la capacité de Dieu à mener le monde. Nulle catastrophe ne pouvait, selon lui, survenir si le Créateur ne l’avait préalablement autorisée. Quelque ânerie que nous puissions commettre, Dieu ne laisserait en passer que la punition qu’il aurait voulue. Mieux encore, il ne nous laisserait concevoir en nos têtes que les idées correspondant à son programme divin. Tenter de réfléchir ou écouter les avis divergents, outre le défaut évoqué plus haut, se rapprocherait donc dangereusement du blasphème.
Pour être complet, les conditions rocambolesques de son élection surprise à la tête de l’Union deux ans plus tôt montraient clairement à ses yeux un coup de pousse divin. Si Dieu l’avait hissé aussi haut, c’est donc que ses idées entraient dans le projet divin. Inutile en conséquence d’écouter tout autre avis, surtout si discordant.
Et voilà maintenant qu’il doute ; pire, que ses tripes, son meilleur conseiller, lui démontrent qu’il a fait fausse route !
Les sécheresses récurrentes, l’accumulation des tornades toujours plus fortes, El Niño ravageur, la fonte estivale de la banquise, la montée des océans... et toutes les autres prétendues preuves des scientifiques du changement climatique en marche et de l’urgence, en conséquence, pour les Hommes de devenir enfin raisonnables dans leurs émissions de gaz, il les avait balayées d’un revers de main sitôt élu : foutaises, face à ses croyances à lui. Le pays avait besoin de développement, il était là pour ça, et à Dieu de s’occuper du reste !
Puis, est arrivé ce voyage vers un état lointain de l’Union, Air Strumpf One pris dans une phénoménale tempête subite, totalement imprévue, un jetstream circumpolaire ayant lâché d’un coup, sans crier gare. Balloté de toute parts, le gros porteur dernier cri mitraillé, lesté, déséquilibré par l’accumulation de grêlons et de givre polaire jamais vus était soudain parti en glissade incontrôlée.
D’abord fâché du contretemps, il avait blêmi quand le commandant de bord avait répondu à son injonction virile d’assurer au Président un confort de vol digne de sa fonction : « nous ne maîtrisons plus l’avion, conditions météo impossibles, dantesques, hors du domaine de vol, priez plutôt au lieu de gueuler ! » Son ventre s’était noué d’une brusque crampe glaciale, il avait crié « mais pourquoi, mon Dieu ? » Aussitôt, un grand coup de pied au cul les propulsa vers le haut, stoppant net la glissade, puis il fut plaqué contre la paroi, l’avion emporté en toupie par un terrible vortex ascendant. Pensant à toute vitesse, croyant sa dernière heure venue, il crut comprendre que Dieu n’avait pas aimé son interpellation.
« Tu m’en veux pour le climat ? » pensa-t-il soudain in petto, sans comprendre d’où lui venait cette idée incongrue, réponse de son inconscient, peut-être, à son « pourquoi ? » initial.
La vrille stoppa illico, et une série de secousses dignes d’un moto-cross géant lui secoua les tripes en réponse. Bousculé, bouleversé, dans tous le sens de ces termes, il sentit subitement, à la fois, son intestin se vider et ses certitudes climatiques suivre le même chemin vers la sortie. Aussi brutale qu’avait été la survenue de l’ouragan, un grand calme lui succéda alors.
Il venait de vivre son chemin de Damas, avec des séquelles certes moins spectaculaires que l’aveuglement de Saint Paul, mais tout aussi sensibles. Lui qui pensait par principe avec ses tripes, venait d’être converti par ses tripes. Il ne lui restait plus qu’à œuvrer à présent à l’exact inverse de ce qu’il professait avec assurance hier encore.
C’est alors que je me suis réveillé.
Dommage, et en plus le pays des Strumpfs n’existe pas, c’est bien connu.

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