La conjoncture

il y a
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Hier, Loïc a demandé pourquoi pas de vacances cet été. Pour des raisons conjoncturelles, ai-je répondu. Il adore les mots qu'il ne comprend pas et a couru répéter celui-ci à Tom. Habitués à ces vacances, tous deux sont déçus, mais finalement, il y a tant d'enfants qui ne profitent jamais d'une telle évasion... Dehors, les HLM gris s'alignent. Dans ce quartier, on reste chez nous et entre nous par la force des choses.

Le temps était étouffant, la pollution parisienne formait ce léger voile incolore entre soleil et ville, ébauche d'un nuage sans fraîcheur et poisseux. J'ai lancé : « Qui a dit pas de vacances ? On va passer l'après-midi en Isère. »

Cris de joie ! Les enfants ont filé dans leur chambre mettre maillot de bain et claquettes. J'ai sorti deux grandes bassines, les ai remplies d'eau froide et de glaçons et posées au milieu du salon. Une chance que cette pièce, au moins, ne soit pas trop petite. Les enfants, sur leurs petits tabourets, ont plongé les pieds dans les bassines. Pardon, je veux dire dans le courant limpide et glacé.

C'est à ce moment qu'on a sonné. C'était la voisine avec son fils, la terreur de la récré. Elle était bouleversée, mari aux urgences, elle voulait me laisser le petit pour la journée. Je sais qu'il y a des journées d'adultes qui ne se terminent pas à l'heure où l'on doit mettre les enfants au lit. J'ai laissé le petit Maximilien entrer et dit à la mère qu'il pourrait même passer la nuit ici, si besoin.

Voilà Maximilien qui fait irruption dans le salon, par la situation encore plus agité qu'à l'ordinaire. Il touche à tout, prend un bibelot, le casse, s'étonne de voir Loïc et Tom les pieds dans les cuvettes et rit désagréablement.

Je l'attrape par le bras et lui dit : « Tu vas rester ici jusqu'à ce que ta mère vienne te chercher, soit seul dans ton coin, soit avec Loïc et Tom en Isère. » Il m'a fixée bouche bée, j'aurais aimé savoir ce qui se passait dans sa petite tête.
Cependant, les enfants, indécis, avaient ressorti les pieds de l'eau. J'ai assis Maximilien à côté de moi sur le canapé, sa main dans la mienne :
— Parfois, on voudrait faire le tour du monde, pour voir ce qui se passe ailleurs. Mais on n'a pas le temps de voyager, et pas l'argent. Alors on s'évade avec l'imagination. La semaine dernière, on a fait un tour merveilleux à travers le ciel de Finlande, sur le dos des oies sauvages.

Il a réagi : « Comme Nils Holgerson ? »

On progressait, j'ai poursuivi :

— Il nous est arrivé de faire de vraies vacances en Isère, chez les grand-parents. Mais cette année, on ne peut pas y aller.

— À cause de la conjoncture ! a expliqué Loïc.

— Alors on va s'évader avec l'imagination. Regarde, Loïc et Tom y sont déjà, moi, je t'ai attendu pour qu'on y aille ensemble. Tu veux voyager comment ?

Il était déstabilisé, alors Tom a énuméré :

— Avion, fusée spatiale, bateau, vélo, rollers, skate, voiture, train, soucoupe volante, à pied, à dos d'oie, d'âne, de cheval ou de chameau.

Loïc a dit : « N'importe quoi ! La soucoupe volante, c'était pour s'approcher de Bételgeuse. Tu ne peux pas la prendre pour aller en Isère ! »

Finalement, je l'ai expédié en avion, ça lui a plu. On a vu les cirrus moutonnants, les cumulus cotonneux, et même traversé un cumulo-nimbus, géant parmi les nuages. Après avoir admiré les sombres massifs alpins sertis de lacs étincelants - qui paraissaient vu du ciel très petits évidemment - on a amorcé la descente sur Grenoble et je leur ai donné à tous un chewing-gum, pour éviter à Maximilien le mal aux oreilles dû aux variations de pression des derniers instants. Puis il a pris le taxi et fini les pieds dans la bassine. Cette fois, il avait un vrai rire joyeux.

Il fallait que je lui explique le paysage.

— Ici, c'est la plaine du Bourg-d'Oisans, on est assis sur les berges d'un tout petit torrent qui va se jeter dans la Romanche. Il vient des Grandes Rousses, ces montagnes plus hautes que la Tour Eiffel, qui se dressent là-bas dans le ciel bleu. L'air est doux et l'eau glacée. Avec de l'élan, à cet endroit un peu étroit, tu peux franchir le torrent d'un seul bond. Mais plus loin, tu dois traverser sur le gué, ces grosses pierres noires au milieu du courant.

Les berges sont couvertes de fleurs multicolores. Si elles te plaisent, n'en cueilles pas trop. Les fleurs, tant qu'elles sont en terre, reçoivent la visite des abeilles, des argus et des mélités, qui sont des papillons. Mais dans les vases, elles deviennent tristes. Les enfants, par contre, ont besoin qu'on lâche leur main. Alors ils vont ramasser les myrtilles, rouler dans les pentes d'herbe grasse et gambader avec les chèvres.

Tu vois, derrière les branches du sapin, au milieu de la prairie, le chalet avec des géraniums rouges aux fenêtres ? Devant la porte, Grand-mère tricote au soleil. Grand-père est parti pêcher la truite pour le déjeuner.

Du colin blanc d'Alaska, grillé avec du beurre, de l'estragon et des amandes effilées, a remplacé la truite. Pour relever la purée déshydratée : crème fraîche. Enfin, Saint-Marcellin et tarte aux pommes et aux noix, que les enfants avaient aidé à préparer.

On a passé un très bon moment, comme si on y était vraiment...

Et cela fait maintenant une heure que je tiens ta main dans la mienne, toi, ma conjoncture, à parler des petits riens pour lesquels je n'ai pas pu venir hier. Tu as toujours bien compris les choses et les gens. Mais voilà, je ne sais pas si tu te rends seulement compte que je suis là. J'ai parlé au docteur, il n'a rien dit qui vaille la peine d'être répété. Il y a des incertitudes qui sont celles des adultes et les enfants ne savent rien.

À demain, j'espère, Maman.

— Excusez-moi, Madame, dans une chambre d'hôpital, on a beau s'efforcer, on ne peut s'empêcher d'entendre la conversation de nos voisins d'infortune. Alors je voulais vous remercier pour ce voyage dans lequel vous m'avez emmenée. Et si une conjoncture ou une autre vous retenait de faire ces visites quotidiennes à votre mère, je suis là, moi, et je lui conte mes nombreux voyages.

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Nicolas Auvergnat · il y a
Bah, Safia, je ne comprends pas pourquoi vous dites parfois vous embourber dans des structures compliquées... Là tous est aussi limpide que l'eau du ruisseau qui afflue dans la Romanche. Un chouette voyage conjoncturel.
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Safia Salam · il y a
J'ai dit parfois :-)
Le parfois fait toute la différence ! D'ailleurs on m'a reproché un manque de clarté sur celui-ci, et je pense bien qu'on me l'a reproché à raison : l'histoire des urgences au début et l'histoire de l'hôpital à la fin peuvent provoquer la confusion. J'aurais dû traiter ça différemment.

Merci de votre passage, c'est gentil.

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Nicolas Auvergnat · il y a
Oui, moi aussi on me reproche parfois une ''confusion''. Dans un premier temps, on peut ''croire des choses'' dans une lecture, projeter ses fantasmes de lecteur, se tromper un peu de sens. Il faut aller à la rencontre d'un texte parfois, errer un peu dans sa jungle, y chercher le sentier de son auteur. Cela demande de faire un petit trajet... Lorsque je lis des nouvelles ou des romans, et j'aime cela, il arrive souvent que les éléments se mettent en place au cours de l'action, et que tout ne se dévoile qu'à la fin, ( et le lecteur de se dire '' ah, alors c'était donc ça ! ''.). Je n'aime pas prendre le lecteur par la main avec des indications façon ''Pack liberté Nouvelles Frontières'' et faire le gentil animateur ( ''Alors à votre droite vous pouvez admirer le superbe temple de Doxa, s'il vous plaît ! S'il vous plaît un peu d'attention ! J'en vois qui ne regardent pas dans la bonne direction, et après ils ne vont rien comprendre à MON histoire. Alors bon, je reprends ... : tandis que nous roulons sur la route qui va de ma subjectivité vers la votre, là, nous avons un coucher de soleil. Je vous indique qu'il pleut et qu'il y a un arc en (ciel Derrière vous.). L'homme que vous pouvez voir au loin ( à gauche, oui, on regarde à gauche...) est mécontent car il est pauvre, et ici, juste à l'aplomb de mon point de vue, vous voyez un panneau qui indique elle est où la têtête, elle est où la queuqueue de mon histoire ( des fois que vous ne compreniez pas ), qui se déroulera, je vous le rappelle, du début vers la fin... Des lignes, des signes et des post-it seront placés tout au long du parcours pour que vous regardiez TOUJOURS dans LE BON SENS, si vous avez peur de vous perdre d'ici à la fin, qui se trouve dans 25 mètres, vers la gauche, ici, là, regardez, c'est par là...''
Votre texte, Safia, est parfaitement compréhensible quand on arrive au bout. En cours de route, on a été un peu bousculé par la vie, sa vie, ses bruits, ses gens, sa réalisation... Une mini aventure. Une fois arrivé, on est tout surpris et c'est assez agréable ! En tant que lecteur, vous pouvez me faire confiance : les aventures ne me font pas peur. Moi aussi je fais confiance aux lecteurs, aux aventuriers.

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Safia Salam · il y a
Sourire.
Merci bien, Monsieur Auvergnat, votre commentaire est bien amusant. Je vous fais donc confiance, puisque vous le demandez. Je ne sais pas bien quoi rajouter, vous en avez tant dit. Je noterai juste qu'il est très intéressant de comparer les divergences dans les lectures d'un seul et même texte. Une lecture ne dépend pas seulement de l'œuvre, mais aussi de son lecteur.
Je vous souhaite beaucoup de belles aventures sur Short !

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Nicolas Auvergnat · il y a
Oui euuh... J'ai été un peu long dans mon com précédent... Je vous fais mes excuses pour ça. Mais j'aime ça en fait, défendre une certaine spontanéité.
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Thierry Lazert · il y a
Beau et prenant. On aimerait lever une de ces incertitudes : fiction ? Mais il ne faut pas.
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Safia Salam · il y a
Vous mériteriez bien que je la lève, cette incertitude, pour illustrer ma conception de réalité et de monde imaginaire. Et on verrait bien si la logique ou l'absurde prend le dessus.
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Thierry Lazert · il y a
Mon commentaire avait dû vous choquer, et pour cause. Et je comprends, ici, que l'idée d'un absurde prévalent vous irrite, a minima. Mes propos n'avaient pas prévu de telles résonances et je vous demande donc pardon.
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Safia Salam · il y a
Je suppose que votre demande de pardon est aussi peu à prendre au sérieux que les reproches que je vous adresse. Bonne soirée !
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Thierry Lazert · il y a
Vous supposez mal et je comprends que je ne comprends plus rien mais je vous souhaite une bonne journée.
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Safia Salam · il y a
Je ne sais pas quoi répondre. Je trouve plus facile de discuter sur votre page. Merci bien d'être passé en tout cas, et pas d'inquiétude, je ne lèverai pas l'incertitude...
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Viviane Fournier · il y a
C'est un beau voyage ... et Nils Holgerson est là !
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Safia Salam · il y a
Merci Viviane d'être passée. Ce voyage là est moins difficile à gérer que le votre, un peu moins d'impératifs je dirais.
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Volsi Maredda · il y a
Beaucoup aimé cette Isère de poche, moins adhéré à la fin : il me manque quelques éléments pour que la rupture dans le texte soit fluide (oui, je sais la formule peut sembler étrange mais j'espère qu'elle est parlante). J'étais complètement avec Maximilien - j'aime bien les "sales gosses" - que le personnage a bien su attraper et comme il y avait cette histoire d'hôpital et d'urgence au départ...ça a perturbé ma compréhension de la fin. Et puis je ne la trouve pas indispensable : je préfère rester sur cette humanité, cette générosité de la mère (qu'on perçoit très bien dans le texte) sans besoin de ce petit rappel qui vient titiller le pathos. Bonne chance, Safia.
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Safia Salam · il y a
Double merci Volsi, le premier pour avoir lu mon ttc quand vous êtes plutôt une lectrice de poèmes, je crois, et le deuxième pour cet excellent commentaire qui me donne à réfléchir.
C'est pas faux, le truc du pathos. Et peut-être je l'ai utilisé dans d'autres textes. Je vais surveiller ça à l'avenir. Pathos, c'est les émotions exagérées ?
J'ai cherché dans la chute à provoquer un décalage entre ce que le lecteur voit de la mère, une personne équilibrée qui a la situation en main, et le dévoilement d'un drame qui évidement doit la perturber profondément, et le fait que tout ce qu'elle raconte est adressé à quelqu'un qui ne se rend peut-être pas compte de sa présence.
Et en effet, les urgences du debut et la scène d'hôpital provoquent une confusion malheureuse.
Bonne journée !

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Volsi Maredda · il y a
Je rebondis sur ta réponse qui me donne un nouvel éclairage sur la fin du texte que je n'avais pas comprise ainsi. Pour moi, c'était Loïc qui s'adressait à sa mère (celle de l'histoire donc) avec un bond dans le temps et qui revenait sur ce souvenir qu'il avait d'elle avec l'utilisation de ce mot "ma conjoncture" qu'il avait découvert à ce moment et stocké dans sa mémoire et qu'il lui retendait alors. Elle qu'il définissait ainsi " Tu as toujours bien compris les choses et les gens" en se souvenant de la métamorphose du petit Maximilien qu'elle avait initiée alors.
Ce qui me conforte dans l'idée qu'il y a un hic dans la construction :)
Bonne journée Safia (je lis les poèmes et souvent les TTC, les nouvelles c'est très rare, trop long pour le temps que je peux accorder)

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Safia Salam · il y a
Fabrice Bessard Duparc m'avait fait lui aussi une remarque sur la construction d'un autre ttc, et tous les deux vous me faites prendre conscience de ce point à surveiller, qui est vraiment important. Tu m'as vraiment fait une remarque précieuse, Volsi, je vais tâcher de ne pas l'oublier à l'avenir. Bonne soirée !
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Yannick Pagnoux · il y a
J'ai adoré la référence au petit Niels Holgersson. Bravo Safia !
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Safia Salam · il y a
Merci bien !
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Fabienne Luisa · il y a
L’isere, un monde imaginaire....? Qui fait rêver! Un jour, j’irai peut être! Merci pour votre texte touchant.
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Safia Salam · il y a
Merci Fabienne !
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M. Iraje · il y a
Malgré la conjoncture, je suis revenu sans masque, même si c'est un miraJe ...
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Safia Salam · il y a
Merci Miraje !
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Cyrille Conte · il y a
Ravi que la conjoncture nous ait permis de lire ce texte. Bravo Safia et merci pour ce voyage en Isère poétique et plein d'humour.
Je suis en final aussi avec "une promesse d'évasion: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
Bonne finale à vous.

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Safia Salam · il y a
Merci beaucoup !
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Joëlle Colson · il y a
Fausse simplicité et vraie efficacité
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Safia Salam · il y a
Merci !
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Paul Jomon · il y a
Que c'est beau l'imagination ! Surtout quand elle peut suppléer au désir de voyage, quand elle peut être partagée et faire lien entre générations. Mais qu'est-ce qu'un conteur, si ce n'est quelqu’un qui vient magnifier cette faculté ?
Je cite Fernando Pessoa :
"Je comprends que l’on voyage si l’on est incapable de sentir. C’est pourquoi les livres de voyages se révèlent si pauvres en tant que livres d’expérience, car ils ne valent que par l’imagination de ceux qui les écrivent. Si les auteurs ont de l’imagination, ils peuvent nous enchanter tout autant par la description minutieuse, photographique à l’égal d’étendards, de paysages sortis de leur imagination, que par la description, forcément moins minutieuse, des paysages qu’ils prétendent avoir vus. Nous sommes tous myopes, sauf vers le dedans. Seul le rêve peut voir avec le regard."- Le Livre de l’Intranquillité [123]
Comme l'Isère et le monde sont petits pour ceux qui possèdent le talent d’imaginer et surtout de le faire partager.

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Safia Salam · il y a
Vous me donnez à réfléchir ! Je pense que je ne suis pas tout à fait d'accord sur une chose, parce que je décris mieux ce que je connais. Mais peut-être ca ne s'applique pas à tout le monde. Et peut-être ça ne s'applique pas toujours chez moi non plus. Par ex, je ne suis jamais allée en Isère, et me voilà en finale ! Vous touchez là un point sensible du processus de l'écriture.
Pour tout le reste, je suis vraiment d'accord. Je garde votre commentaire en mémoire pour y penser de temps en temps.