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La confiture ça dégouline : recette de grand-mère

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Graziella

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Retirez les queues des framboises, lavez-les soigneusement puis égouttez-les.

Dans la montagne escarpée aux chemins mordants et acérés, aux gravats de terres qui se mêlent aux ruines acidulées, c’est un épais rire UN peu fou et accidenté qui peint et repeint les contours enneigés. Cette même montagne, ces mêmes chemins vont être le théâtre grandiose de la plus puissante éclipse funèbre. Sur ces sapins vont être gravés les souvenirs des cafards et même de certains hommes un peu trop insensés qui s’aventurent sur ces pentes houleuses. Venez avec moi, je vous entraine au rythme de ses tremblements. En suivant les pas claudiquant de l’hiver, cet hiver malade, plus pâle encore que la neige, on assiste à une scène des plus banales, que l’on retrouve au détour des sentiers. Lili, 8 ans, Nadège, 40 ans. Deux femmes donc : une petite femme et une moins petite. L’une, égayée d’être là, l’autre, soulagée que la petite le soit. Mignon. Enervée, tout de même. On l’entend qui la réprimande, où était-elle passée ? Elle n’avait pas le droit de traîner seule dans la montagne, comme sa mère le lui avait si souvent dit ! Et puis, regardez-moi ça, elle avait tâchée ses habits ! Elle savait qu’il ne fallait pas se faufiler dans les buissons pourtant ! Oh et combien de fois sa mère lui avait-elle interdit de manger les framboises qu’elle trouvait dans les bois, elle en avait plein le visage et le t-shirt ! Allez, qu’elle aille la nettoyer maintenant, cette petite ! Incroyable scène affolante de quotidien. Excuses au lecteur. Nos deux silhouettes sont donc rentrées dans le chalet, l’une tenant la main de l’autre, on ne les voit plus. Entend, juste. « Il rentre quand papa ? » « Je suis inquiète, il devrait déjà être là » - le papa s’appelle Charles. Un vent dingue interrompt mon écoute attentive. La tempête des neiges, cinglante alarmée, elle a l’haleine abondante qui s’essouffle dans ses bois. Le vent souffle un peu fort dans mes oreilles, ça fait mal. A présent, c’est un voile dense - un peu trop dense – qui couvre notre scène et gêne nos regards. Moment d’aller se coucher.

Déposez les framboises dans une cocotte, couvrez de sucre et de jus d’un demi-citron et mélangez.

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.......Comme vous êtes encore là (du moins je le crois, l’espère, il me semble en tout cas), je vous emmène dans un coin un peu plus sombre et anxiatique. Cadre noir avec plein de néons bleus, orange, bleus surtout. Ca ricoche sur les murs, ça goutte, ça se répand, ça agonise. On a pas vraiment envie de rester. C’est pas agréable. Ni à lire ni à écrire, j’en tremble même. Pourtant, croyez-moi, c’est là le nœud de l’action. On voit une voiture de police, garée à demi dessus un trottoir. On voit une deuxième et une troisième voiture de police. Des gens, partout des gens, affolés je dirais. Inquiétants. Plus que tout c’est leur visage alarmé qui me fait peur. Restez près de moi je vous en prie. Un bitume suintant, une pluie battante sous un torrent de paroles angoissées. Et tout seul dans un coin, un carré tout noir, un coin un peu sombre entouré de bandes de sécurité. J’entends des bribes de tout, des bribes de rien, le mot qui agite tout le monde : CADAVRE. Une enquête, donc. C’est drôle. Ce petit village de montagne, habitants à la rue, cœurs mis à nus, avec ses murs sales et froid, cette nuit, il fait chanter les hiboux. Une danse de fous. Rendus fous par un mort. Un mort c’est vingt autres enterrés. Une crasse quoi. J’aime pas qu’on traine ici, ça sent comme quand c’est visqueux, vous voulez qu’on y aille ?

Laissez macérer à couvert à température ambiante pendant 12 heures.

Qui ne dit mot consent, c’est vrai que les absents ont toujours tort. Vous, vous l’êtes, absents. Je suis le seul réellement présent DANS cette scène. C’est drôle. Ca m’fait flipper. Vous me faites rire, vous me lisez sans être avec moi. Je vous plains, c’est triste d’être comme vous, inactifs dans vos fauteuils, vivre par procuration, de mon, de mon action aujourd’hui. J’suis le seul à voir cette armée de zombies. J’peux vous emmener où mes mots le veulent et vous allez me suivre.

12 heures plus tard, portez à ébullition à feu vif. En cuisant rapidement le fruit va conserver tous ses arômes.

Alors j’ai décidé pour cette fois, de vous ramener près du feu, attention pas trop près, je ne veux pas que vous vous brûliez. Ecoutez le crépitement. Ca ronronne, dégustez, c’est bon, c’est pour vous, un temps de répit parmi les squelettes. Ca réchauffe vos yeux de lecteurs fatigués. Profitez de ce petit calme. Un temps. Deux temps. Trois temps. «...depuis ce matin, je suis inquiète, il ne me répond pas non plus sur le téléphone [...] Comment ? [...] Non, il ne part jamais aussi longtemps / Lili, va te coucher s’il te plait ! [...] Quoi ? Comment ça ? [...] Oui, bien sûr, j’arrive tout de suite ! ». Prend son sac à main, Lili cherche son manteau, (sans penser à changer son t-shirt tâché de jus de framboises) Nadège le sien, le reste je n’ai pas vu. Ca va beaucoup trop vite dans ces moments là. Prenez vous aussi vos affaires, levez-vous de vos fauteuils, rangez vos pieds déjà usés par le feu. N’oubliez rien surtout. Je vois un air intelligent posé sur le canapé, ne l’oubliez pas, vous en aurez besoin. On s’en va avec elles.

Après 10 à 12 minutes, quand la confiture est prête, versez-là dans vos pots, à ras bord. Serrez à fond le couvercle, nettoyez le pot et retournez-le. Le vide d’air qui va se créer permet la pasteurisation et la conservation prolongée.

On y est. Asseyez-vous, car c’est maintenant que tout finit. Je me rapproche un peu pour vous, j’aime pas ça, ça m’angoisse. Mais je veux entendre. Alors j’entends. Nadège qui ne comprend rien, une tête qui tourne dans sa tête, les yeux fuyants, le regard moite, les mains qui pleurent, le corps qui s’affaisse et le ventre qui palpite plus vite que tout, plus vite que notre éclipse. Cette ambiance de fin de drame, pesante et lourde. Fraichement coupée aux colères égarées, encore du poisseux, mais avec plus de sel. Des veines crues et attachées, dans cet air vain et déjà plus pur, aspect d’une horloge pour ces mouvements désarticulés. Un gentil policier s’approche gentiment de LA gentille petite fille Lili : « Bonjour ma petite, je sais que c’est compliqué pour toi, mais il faut absolument que tu répondes à une question pour l’enquête. Sais-tu où était ton papa ce matin ? » Interloquée, ses petits yeux bleus s’agrandissent. Je crois qu’elle a compris la question maintenant, puisqu’elle esquisse un petit sourire timide, son index qu’elle mordille légèrement, et fait signe au policier de s’approcher. Je tends l’oreille du mieux que je peux, je vous assure. Attendez, chut, arrêtez de bouger. Je... J’entends je crois. Ne soyez pas si impatients. Elle a dit...oh ! Elle m’a vu. Elle se fend d’un vrai sourire espiègle, enfantin comme fantomatique, une chimère dans ses cauchemars. Sur sa dent, un bout de rouge.

Elle a dit BOUCHE.

Si à la dégustation, vous ne sentez pas sur vos papilles, le goût parfumé du fruit, c’est que ce n’était pas du jus de framboises.
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Jacques Dejean · il y a
Je viens de vous découvrir et c'est un vrai plaisir de dégustation pour qui aime les recettes un peu corsées sous des airs sucrés.
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Graziella · il y a
oh, merci! c'est un plaisir votre commentaire :)
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Vivian Roof · il y a
Diaboliquement original.
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Graziella · il y a
j'adore votre commentaire :) merci!
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Vivian Roof · il y a
Et j'ai bien aimé le message en majuscules !...
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Graziella · il y a
aah jsuis contente de savoir que vous l'avez trouvé!
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Angélique Guyot · il y a
Avec ta confiture j'ai pris une déculottée (ça change de la claque hihi), tout s'est mélangé dans la casserole et c'est devenu une déconfiture bien culottée hihihi merci c'est superbe !
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Graziella · il y a
aha merci beaucoup Angélique!!
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Artvic · il y a
Une composition un peu unique en son genre, ce texte mérite plus de j'aime.. je vous en tappe un en en pensant 10. Pour ma part
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Graziella · il y a
oh c'est vraiment gentil, merci pour votre beau commentaire!
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Artvic · il y a
De rien.. j'aime la confiture.. en plus..
;)

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Virgo34 · il y a
Une recette à laquelle on se laisse prendre avec un soupçon d'inquiétude... jusqu'à la chute.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale dans la Prix lunaire.

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Graziella · il y a
j'ai déjà lu, voté et commenté votre beau tanka :)
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Virgo34 · il y a
Merci, Graziella. Un peu perturbée par le flot des visites...
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Graziella · il y a
c'est pas grave! :)
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Le Bohémien · il y a
La chute m'à totalement pris au dépourvu ! Très malin d'utiliser une recette de cuisine pour pousser le lecteur à suivre une histoire en apparence incompréhensible, pousse par l'envie irrépressible pourtant de continuer à lire et d'avoir la faim de la recette, qui prend un goût amer et inquiétant a la fin en meme temps que le mot BOUCHE ! J'adore cette atmosphère anxiogène que tu as réussi à créer !
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Graziella · il y a
trop bien ton commentaire, merci beaucoup, c'est super gentil ce que tu dis, je suis contente que tu te sois immergé dans cette atmosphère :)
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Le Bohémien · il y a
C'est toujours un immense plaisir de te lire ! ;p
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Sabine Larrodé · il y a
Un mélange d'humour et de noir, tout ce que j'aime et n'arrive pas (encore) à faire ! Bravo ! Continue à nous mener par le bout du nez et à nous faire frémir et sourire ! Tu as de l'avenir !
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Graziella · il y a
J'adore ton commentaire, merciii!
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Adibro · il y a
C'est génial comment tu nous racontes tout ça et comment tu nous mènes de droite à gauche :)
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Graziella · il y a
aha oui, ça m'amusait de faire ressortir le fait que quand on lit un texte on se laisse guider par les mots de l'auteur, sans qu'on puisse rien faire :) en tout cas merci :)
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Adibro · il y a
Oui c'est exactement ça, t'as très bien réussi
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Graziella · il y a
c'est super alors! merci :)
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Loodmer · il y a
J'avoue ne pas avoir très bien compris la chute et m'en sentir un peu con. Par contre la maîtrise de l'écriture, avec ou sans gras, j'ai appréciée
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Graziella · il y a
Ce texte n'est pas écrit dans le but d'être compris forcément de suite, il attend une petite réflexion de la part du lecteur, mais comme je ne veux pas vous laisser frustré, je peux vous donner un indice : les mots en majuscules :)
En tout cas, merci beaucoup de votre compliment

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Loodmer · il y a
Je comprend mieux le souhait d'utiliser le gras. Posez donc la question directement à Short. Comme nous avons l'italique, il serait je pense possible d'y adjoindre le gras. Sur Short, il faut beaucoup demander pour avoir un peu.
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Yasmina Sénane · il y a
Vous ne manquez pas d'humour ! Un beau style aussi !
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Graziella · il y a
merci beaucoup!
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