Pour être populaire, il faut être médiocre. Egalement auteur, compositeur et interprète (Monsieur Edmond)  [+]

Il n'en reste plus que deux. Deux casemates sur la plage de la Conche ou sur celle de Zanuck, site du tournage du Jour le plus long. Des Blockhaus habillés de couleurs vives, de tags, de mots d'amour ou de colère au gré des années, j'allais dire au gré des vents ou des vagues. Des octogénaires qui rappellent de tristes moments.
Mais Poppy n'en avait cure. Son bunker était encore là. Celui qui avait abrité ses jeux de petites filles lorsqu'elle venait aux vacances de Pâques dans la maison de sa grand-mère. Des cache-cache avec ses cousins et ses frères pendant que les parents finissaient leur apéritif. Les croûtes de sable qui craquaient sous leurs pieds après la pluie et le sable qui collait entre leurs doigts. Il y avait toujours des trucs dégoûtants à l'intérieur et l'odeur était parfois insoutenable, mélange d'urine, de moisissures et de varech. Mais Poppy avait trouvé un petit coin qu'elle avait aménagé. Une vieille palette en bois et surtout des grosses pierres plates disposées les unes sur les autres qui lui servaient de table et de tabourets. Son père lui avait raconté que ses pierres plates étaient issues d'anciennes écluses à poissons détruites par les intempéries. Certaines étaient encore visibles à marée basse sur la côte est de l'île. Dans sa petite maison, Poppy jouait à la dînette, invitant ses invisibles amies à un dîner ou à un goûter improvisé.
Quelques années plus tard, ce Blockhaus était le repère de sa bande de copains. Toujours les mêmes chaque année. Le nom de code était l'appart'. "On s'retrouve ce soir à l'appart' vers vingt-deux heures ?" disaient-ils. Ils fumaient et buvaient de l'alcool piqué à la famille ou acheté vite fait juste avant la fermeture du Carrefour Contact par un frangin majeur. Poppy était plutôt du genre sage. Elle tempérait les élans des autres que leur liberté soudaine pouvait amener à agir excessivement voire dangereusement. Poppy était leur ange gardien et Poppy avait un amoureux qu'elle voulait protéger des autres et de lui-même. Il s'appelait Darius. Elle le regardait faire le fier, crâner devant les autres. Poppy aurait aimé être seule avec lui. Elle s'imaginait marcher sur la plage, les pieds dans l'écume des vagues, leurs doigts entrelacés, les lèvres séchées par l'air salé et poisseux. Leurs voix assourdies par le brouhaha de la mer. Elle lui confierait ses secrets, lui parlerait de ses passions mais Darius n'entendrait pas ou n’écouterait plus.
Aujourd'hui, adossée au bunker, emmitouflé dans sa parka, Poppy se souvient avec nostalgie de ces années d'insouciance, de légèreté. Cette légèreté qui l'a privé de Darius, cette insouciance qui lui a coûtée la vie. Brutalement, soudainement. Happé en pleine nuit. Ses yeux balayent la plage de la Conche, du phare des Baleines jusqu'au Petit Bec et quelques larmes forment soudain en tombant, de petites croûtes sur le sable... ou est-ce la pluie ?
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