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La complainte de l’équipier Macdonald

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Alexandre Lacour

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« Bonjour messieurs-dames sur place ou à Emporter ? »

Il y avait un château avec une grande tour en face de là où je m’étais assis au bord de la falaise. Il était blanc dans la brume et gris derrière la brume, un peu vert je crois, là où la mousse avait poussé dans les interstices des pierres. La grande tour flottait ainsi de l’autre côté de la mer, dans son épais brouillard de nuage et, comme je la regardais, elle disparut un peu plus, et puis complètement.

« Frites et coca ? » Une barquette de frite un coca, deux barquettes de frites deux cocas, trois barquettes de frites trois cocas, quatre barquettes de frites quatre cocas, cent barquettes de frites cent cocas, mille barquettes de frites mille cocas, douze milles barquettes de frites, douze milles cocas, et je frotte et j’essuie et je sers et souris jusqu’à l’aube l’ennuie délétère meurtrit, treize milles barquettes de frites treize milles cocas, cent mille barquettes de frites cent mille cocas...

Parfois, je m’assois sur la falaise et je regarde la grande tour à l’horizon. Enveloppée dans son linceul de brume elle disparaît et reparaît sans cesse. Elle est mon fanal, mon amer, la lumière de mon phare dans la nuit.
Désormais tout est calme, et les oyats dans le vent font des vagues, semblables aux vagues que fait l’océan comme en échos, comme pour se moquer, comme pour épouser la dune et la terre toute entière qu’il étreint, et nous avec.

Et je frotte et j’essuie et je sers et souris jusqu’à l’aube l’ennuie délétère meurtrit.
« Messieurs-dames bonjours frites-coca ? »

Il y a dans les interstices des pierres, un peu de mousse et de lichen, et des oiseaux qui nichent et volent tout autour de la grande ruine. Les tourelles par milliers montent jusqu’au ciel, et les cieux au-dessus sont pleins des ombres des ailes des goélands.

« Sur place ou à emporter ? Frites-cocas ? Vous avez le sans-contact ? »

On peut regarder par la fenêtre d’un donjon antique, et voir écrit en tout petit dans un livre de poussière le cri d’une âme. Le grand cri de la vie qui hurle à l’infini tout l’amour infini du monde et jusqu’au loin sa rage d’exister, jusqu’à la fin du temps et jusqu’à plus encore, et par de là tout ce qu’il y a, jusqu’aux creux des volcans d’Argentine, jusque-là où les baleines s’en vont mourir, jusqu’aux nuits multicolores et glacées, jusqu’au terminus de toutes les routes, au sommet des montagnes que personnes ne gravit, dans les forêts ou vivent cachés les animaux des contes, enfin jusqu’à l’infini définitivement.
On ne peut pas assiéger ce palais oublié, il n’y a pas de bateau et puis les flots sont déchaînés, les écueils sont légions, et les parois glissantes. On n’y pénètre pas. Il faut s’asseoir sur la falaise, là, tout au bord où l’on peut balancer nos jambes dans le vide.

Et je frotte et j’essuie et je sers et souris jusqu’à l’aube l’ennuie délétère meurtrit.
« Messieurs-dames bonjours frites-coca ? Allez-y c’est gratuit ce soir je m’avilis, ce soir je suis à vous, à eux, à tout le monde, je suis votre esclave, votre serviteur, demandez ce que vous voulez, ce soir c’est l’humiliation, la dernière soumission. Oui madame, d’accord monsieur, je vous sers et souris, encore et puis encore, et plutôt deux fois qu’une et jusqu’à la fermeture. Messieurs-dames que puis-je faire pour vous servir ? Que puis-je faire pour m’avilir ?... »

Il faut alors inventer des histoires. Plus difficile, il faut les vivre ensuite pour voir si c’est bien le même cri qui se cache de l’autre côté de la mer, dans la poussière de la tour grise. Un cri, d’une souffrance immense, d’une vie si longue, d’une espérance éternelle et sans frontière, le cri d’un bonheur si loin dans les nuées du monde. Enfin, respirer les embruns et le parfum du sable. Et puis dans le parfum du sable ; et les embruns salés, être un peu comme les stalagmites d’écume que les brisants des écueils arrachent aux lames : n’être qu’un instant et puis n’être plus.
« Bonjour messieurs-dames sur place ou à emporter ? »

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Jack Rockval · il y a
Oui c'est un beau descriptif. Et ce contraste entre l'éreintante réalité quotidienne et ce monde quasi-onirique est intéressant. Alors je ne sais pas. Mais la finalité de ce texte m'échappe. C'est un beau tableau, avec au moins 3 plans. Mais comme vous dites, "Il faut alors inventer des histoires.". Et moi j'aime les histoires. Et là je n'en trouve pas. Ah oui c'est une complainte. Le titre ne ment pas.
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Sandi Dard · il y a
Magnifique descriptif. .. Tout en contraste. .. On a envie de partir :)

Pour découvrir "le secret du vent"?

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Zouzou · il y a
...pour rêver d'une autre vie , mes voix !
en lice Poésie avec ' De sa vie en rose ' et deux autres courts , si vous aimez

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Skimo · il y a
Lorsqu'une imagination poétique vient se briser sur la banalité de la réalité. Ou permettre d'y survivre? Mes voix.
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Alexandre Lacour · il y a
Oui c'est cela que j'ai essayé d'exprimer. Cette confrontation entre incroyable richesse imaginative d'un être et son insupportable aliénation par un travail déshumanisé. De nombreuses personnes vivent cela, et si c'est peut être la condition humaine, ça n'en est pas moins une souffrance.
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Skimo · il y a
A l'occasion, un petit tour sur ma page, pas de concours en vue.
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Dranem · il y a
Cet équipier de chez Mac Do est un poète , je vote pour lui - j'ai écris moi même La femme du Mac Do en libre :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-femme-du-macdo
Et l'Ogre en lice pour le GP d'hiver , catégorie nouvelle :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1

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Louis Rubellin · il y a
Wow. Ce texte, d'une grande tristesse, et pourtant d'une prose quasi lyrique (on pense aux Illuminations de Rimbaud) mérite amplement mes 5 voix - et encore, c'est parce que je ne peux donner plus. Bravo. Bonne chance !!
(Je suis qualifié en poésie avec l'Attente, si le cœur vous en dit...)

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Alexandre Lacour · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire et vos points, je vais lire votre poème!
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien conçu qui évoque bien le role de la technologie dans
la vie moderne ! Mes voix ! Une invitation à venir déguster et apprécier
“Grappes de Raisins” qui est également en lice pour le Grand Prix Hiver
2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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Jean Calbrix · il y a
Un TTC poétique qui rend très bien compte de la vie robotisée de certains employés comme ceux de Mac Do, et leurs rêves d'évasion dans la monotonie de leur tâche ! Bravo, Alexandre. Vous avez mes cinq voix.
Et puisque vous parlez de dunes, je vous invite à une balade dans les miennes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne journée à vous.

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Jcjr · il y a
Triste existence délétère, où l'espoir d'une autre vie ne trouve que dans un rêve inaccessible. Mes voix et un invite à découvrir " l'essentiel ".
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