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La colline de l'éternelle nuit

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André Page

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FINALISTE
Sélection Jury

Ed secoua la tête, dégoûté. Le paysage entier clignotait sous ses yeux. C’est la neige qui a l’ombre la plus noire, mais personne ne le sait, pensa-t-il en commençant à remonter la colline blanchie par les premiers flocons qui semblaient surgir de ce soleil blafard qui brûlait le ciel gris, déversant leurs ombres fuyantes sur le sol et les autres flocons. Tour à tour plus noirs que la nuit ou plus blancs que l’oubli, ils tournoyaient longtemps avant de venir se poser en douceur sur des bouts de silence oubliés par le vent.

Il repensa une fois de plus à ce que lui avait dit son ami physicien le professeur Tim Carson, juste avant son décès.

— Une ombre doit rester une ombre, c’est la moindre des choses, quand j’ai vu que l’ombre de mon pied n’en faisait qu’à sa tête... Il était mort ainsi devant lui sur cette dernière boutade, sacré Tim, il n’y avait plus rien à faire pour lui, il n’y avait plus rien à faire pour personne, d’ailleurs... Il avait voulu mourir au centre du terrain de cricket où il jouait souvent dans sa jeunesse, et y était parvenu juste à temps.

Ed ne regarda pas la sienne, d’ombre, mais il en sentait le poids augmenter et ralentir sa montée sur le large chemin. Il lança un regard hostile à l’étrange soleil qui était selon Tim responsable de tout. C’était lui le vrai maître des ombres, encore bien plus que tous les soleils d’antan. Il persistait sous la pluie, la neige, et jusqu’en pleine nuit, éclairant à la fois toutes les régions du globe, immobile statue dans le mitan du ciel. On l’appelait le soleil blanc. De quelque côté que l’on se tourne, il était toujours en haut à gauche. Certains parlaient d’une illusion, d’autres d’un rêve, d’autres d’un espoir, beaucoup ne parlaient plus.

L’ombre des êtres vivants s’imprimait dans la neige ou la boue aussi profondément que leurs pas et creusait des tranchées derrière eux. Celle des arbres, des plantes et des fleurs laissait une empreinte plus légère, ressemblant à celle de fossiles échappés du grand néant du temps. Le monde était devenu ce chaos potentiel où des ombres, à chaque seconde, prenaient le pouvoir. Le soleil blanc régnait sur les terres et les eaux et sur le ciel aussi, niant l’évidence d’autres soleils, de lunes et d’étoiles.

— Il est apparu pour la première fois le 8 novembre 2018, lui avait assuré Tim. À 17 heures. Il brillait moins fort que maintenant, mais assez pour tuer à jamais le matin, le soir, la nuit et toute notion d’heure solaire classique. Comment est-il apparu, d’où vient-il, vient-il de quelque part, d’ailleurs, autant de questions sans réponse. Il semble plus gros et plus près que notre soleil de toujours, et il l’est. Cinq fois plus gros et dix fois plus près. Plusieurs astronomes ont eu les yeux brûlés en voulant l’observer, et il faut se faire à l’évidence que c’est lui qui nous observe, jour et nuit. L’astrophysicien Éric Berg pense qu’il est une émanation de la conscience de l’humanité. Pensait, car il est mort parmi les premiers qui ont été terrassés par leur ombre.

— Une hypothèse bien hasardeuse, non ?

— Sa lumière traverse les murs, les toits, les étages, faisant vivre des ombres de plus en plus noires, de plus en plus lourdes... J’ai compris depuis qu’il avait en partie raison...

Le chemin s’était fait sentier et la neige s’épaississait au fur et à mesure qu’il grimpait. Tout clignotait toujours autour de lui sous l’assaut du soleil et des ombres. Il essayait de se forger une confiance sans limites, car tout était à présent hors-norme, dépassant tout ce qui avait pu être imaginé par les scientifiques. L’imprévisible avait pris le pouvoir sur la logique de la pensée humaine, qui devait s’adapter mais n’en aurait pas le temps, car il aurait fallu qu’une quatrième couche cérébrale adaptée à la situation voie le jour, à la suite des cerveaux reptilien, limbique et du néocortex...

— L’ombre, c’est un peu de nuit qui dort en faisant des cauchemars, avait tenté d’expliquer Tim. C’est de l’obscurité habitée, habitée par nos pensées, par nos peurs et celles de toute l’humanité. Berg pensait que les ombres ont créé ce soleil et pas l’inverse, toutes nos ombres intérieures réunies, et Dieu sait si elles peuvent être sombres et noires. L’ombre se veut être une négation de la lumière, mais là elle l’aurait créée pour assurer sa propre existence. Toi, tu sembles moins touché que beaucoup d’autres, par exemple. Ton optimisme inouï malgré ton vécu fait que tu te déplaces encore facilement, moi j’arrive déjà où le monde finit, c’est-à-dire nulle part, je sais, c’est difficile à croire.

— Je n’ai plus rien à perdre, j’ai déjà tout perdu...

— On a toujours quelque chose à perdre. Nous sommes là pour tout perdre.

Quelques sapins se dressaient dans le grand ciel livide. Il ne neigeait plus. La neige tombait en toutes saisons, maintenant, car il n’y avait plus de saisons. Le soleil blanc brillait de tout son éclat quand il arriva péniblement au sommet. Quelques oiseaux volaient jusqu’à épuisement avant de tomber au sol et d’y être étouffés peu à peu par le poids de leur ombre. Il avait aperçu les corps de deux renards en montant, et ceux des corbeaux venus se poser auprès d’eux. Bouger retardait toujours l’instant fatal... Ed referma le col de sa veste et posa son lourd sac à dos, le regard dur et déterminé. Il avait senti le poids de son ombre augmenter tout au long de sa longue marche. Il posa un genou à terre pour le plaisir de la voir agenouillée elle aussi, et se redressa avec un sourire rageur. Les paroles de Tim résonnaient dans sa tête autant que le faisait son cœur.

— Pour l’instant, elle ne peut que te copier, ne la laisse pas prendre le dessus, sinon ce sera le début de la fin. Fais de longues enjambées. Quand on court, c’est dans les temps morts de suspension qu’on fait le plus long chemin. Ta vie dépendra de temps morts, oui... Allonger ton pas allongera ta vie. Ne lui donne pas de prise au sol. Elle est toi, mais tu n’es pas elle, c’est ta force. Et gagne le sommet de la Colline de l’éternelle nuit, dès que tu peux. Prends tout ce dont tu peux avoir besoin sans trop t’alourdir.

Quand il repartit, un raclement sur le sol lui fit comprendre qu’il avait soufflé trop longtemps. Il se pencha en avant et allongea le pas le plus qu’il pouvait, mais dût y mettre ses dernières forces. L’âme hantée à jamais par la paralysie progressive de toutes les institutions de la planète, des gouvernements, des moyens de communication, de transport, de soins, et par ces milliards de morts vaincus par leur propre ombre, les épidémies, la famine, la soif et la tristesse, il avançait, porté par sa colère.

— Si tu ne bouges pas, l’ombre se repose et reprend des forces. Si tu manges, elle mange, si tu bois, elle boit. Avance sans te retourner, jusqu’à l’entrée de la caverne.

Celle-ci était bien là où l’avait indiqué Tim. Une anfractuosité cachée derrière le tronc d’un grand sapin au milieu d’un chaos rocheux. Une curiosité scientifique, découverte par les savants calculs d’Éric Berg confirmés par l’un de ses assistants qui y était resté à l’abri, juste à temps. Un système de galeries et de salles très étendu, éclairé par une sorte de réseau d’ondes phosphorescentes et regorgeant de champignons comestibles et de sources souterraines, pouvant permettre d’y survivre longtemps, d’après lui. Ed lança un dernier regard triste au paysage extérieur, puis au soleil blanc et à son ombre, et se glissa enfin dans une petite salle dont les parois scintillaient d’une lumière dorée.

Une jeune femme aux longs cheveux bruns, assise sur le sable face à l’entrée, se leva lentement. Elle était grande et mince et son visage hagard esquissa peu à peu un sourire. Ses yeux clairs exprimaient douceur et soulagement.

— Tim Carson m’avait prévenu de votre arrivée, il ne répond plus... J’étais l’assistante d’Éric Berg. Je suis Rébecca... Tim a dit que nous étions les derniers Hommes...

Il la regarda longuement, avant de déclarer d’une voix sourde :

— Je suis Ed Bailey. Nous sommes les premiers Hommes...

PRIX

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Cécile Boizard · il y a
Je n'ai pas pu voter, juste aimer. :( Et pourtant, je suis abonnée à vos publications ! :(
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André Page · il y a
Merci Cécile, c'est parce que ce prix est terminé depuis quelques jours, les lauréats avaient été désignés :)
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Pascal Gos · il y a
merci André. Juste merci.. bonne finale
Mes voix..

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Jean Calbrix · il y a
Un très grand bravo, André ! +5
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André Page · il y a
Merci beaucoup Jean :)
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Margueritte C · il y a
Comment l'homme pourra-t-il encore survivre alourdi de toute les fautes de l'humanité ?
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André Page · il y a
Les deux qui restent étaient probablement un peu mieux que les autres, et ils sont à présent l'humanité... j'aime bien rêver :) Merci beaucoup Pierre de silence :)
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Isabelle Is'Angel · il y a
Bonne chance pour la finale !
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André Page · il y a
Merci beaucoup Chtitebulle :)
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Sandi Dard · il y a
J adore cette épopée philosophique.
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André Page · il y a
Merci beaucoup Sandi :)
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Stéphanie Lamache · il y a
C'est magnifique, grave, poétique... j'adore. Bravo !
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André Page · il y a
Merci beaucoup Stéphanie :)
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Thara · il y a
Je vous souhaite une belle chance pour votre oeuvre en compétition...
+ 5 voix !

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André Page · il y a
Merci beaucoup Thara :)
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Stéphane Sogsine · il y a
Remarquable. Vraiment remarquable
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André Page · il y a
Merci beaucoup Stéphane :)
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Morganne L · il y a
BRAVO POUR TA SELECTION ANDRE JE VOTE CAR JE PENSE QU'IL FAUT ENCORE VOTER UNE FOIS POUR LE FINALE BISOUS BONNE CHANCE
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André Page · il y a
Merci beaucoup Johanna :)
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