La colline

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Bonjour ! Naïs est le pseudo que j'ai adopté pour signer l'ensemble de ma vie "artistique" : théâtre, puis chanson pendant une vingtaine d'années, dessin peinture, et à présent l'écriture  [+]

Il aurait pu inspirer un peintre... Je revois ses cheveux taillés en brosse, d’un blanc immaculé, encadrant un visage raviné et fané par les années. Son regard, qui parait-il, avait été si bleu autrefois, était terni, comme éteint. Le plus souvent immobile, assis, perdu dans ses pensées, il était vieux, très vieux, presque minéral...
Il se tenait pourtant droit, et sa stature rappelait le bel homme du passé, dont témoignaient encore quelques photos jaunies, oubliées au fond d’un tiroir.
J’aimais beaucoup mon grand-père. Benjamine de la famille, j’étais la bien aimée, la « gâtée ».
Quand je passais devant lui, ses yeux s’éclairaient d’une étincelle et semblaient revenir à la vie.
La voix brisée s’adoucissait comme une caresse, il me hissait avec effort sur ses genoux malades, m’entourait de ses bras, et nous restions ainsi, enlacés et heureux, pendant de longs moments....
La guerre l’avait abimé.
La Grande Guerre.... Celle qui enterra vivants, au fond des tranchées, une multitude de printemps, triste semence à jamais stérile.
Cette guerre, il la portait en lui, mais n’en parlait jamais.
Sauf une fois : lorsque ma sœur ainée avait évoqué, à table, son cours d’histoire en s’étonnant des millions de vie qu’elle avait coûté.
-« Tu sais, ma chérie, quand nous sommes montés à l’assaut de Douaumont, nos bras se frôlaient. Et en redescendant, nous étions à cinquante mètres les uns des autres... »
Ce fut son unique témoignage sur « la grande boucherie ».
Octobre 1916 : La boue, la pluie, l’obscurité et la peur... Cette peur qui palpite dans tous les cœurs, glace le sang, et anéantit l’espoir.
On n’en parle pas, le sort réservé aux défaitistes ou aux lâches est sans appel.
Le fort de Douaumont, tenu par l’Ennemi, domine de son ombre menaçante une forêt oubliée de mère nature. Des arbres calcinés dressent leurs silhouettes macabres au milieu des barrières de barbelés... Tout n’est que chaos et désolation.
Le capitaine l’a ordonné : « Demain 24 octobre, prise du fort. Vous n’arrêterez l’assaut que parvenus de l’autre côté de la colline ».
La nuit sera courte au fond de la tranchée.
« -Écrire aux miens pour leur dire combien je pense à eux, que je vais bien, qu’ils ne s’en fassent pas...,griller une cigarette, en prenant bien garde de ne pas devenir une cible éclairée pour « ceux d’en face », vérifier l’équipement, une fois de plus, balles, grenades, fusil .., s’accorder une rasade de gnôle pour parvenir à faire semblant de plaisanter avec les copains..., essayer, sans succès, de dormir pour être en forme et pouvoir faire face à ce qui nous attend .
Une aube crasseuse se lève au son du clairon. La soupe a un goût fétide, mais elle réchauffe.
Les échelles sont déjà dressées le long de la tranchée.
Raymond, aimerait bien, je le sais, emboucher sa trompette dans son village, pour accompagner une nouvelle fois, la fanfare du quatorze juillet. Mais c’est l’assaut qu’il sonne...et la mort probable des amis.
On se précipite, on court, on se jette au sol, on se protège, on repart dans un paroxysme d’explosions, de hurlements et de corps qui se démembrent.
Parvenir coûte que coûte de « l’autre côté », c’est une obsession.
Après plusieurs heures de combats acharnés, on y est.
C’est une victoire, parait-il, mais nous ne seront pas nombreux à la fêter ce soir...
J’ai l’impression de redescendre de l’assaut tout seul, ahuri et titubant.
L’autre côté de la colline, on ne l’a même pas vu...Trop de brouillard, de fumée. Est- ce que çà aura, au moins, servi à quelque chose ?...»
Quand j’ai atteint l’âge de quatorze ans, mon grand-père est passé « de l’autre côté », emportant avec lui, le souvenir de la Grande Guerre, à jamais enfoui dans son silence.
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