La clairière

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Ce matin, l’air est plus frais que la veille, un vent léger me traverse, faisant trembler mon feuillage, danser mes branches. Mais, la journée s’annonce quand même belle. Depuis combien de temps suis-je ici ? Depuis toujours, je crois. Depuis le jour où j’ai émergé de ce sol sous l’aspect d’une petite plante fragile, insignifiante, n’ayant presque aucune chance d’être un jour l’arbre que je suis devenu à présent. Mais, j’ai résisté, jour après jour, pluie après pluie, année après année. Je me suis formé. J’ai appris à grandir dans ce monde hostile et j’ai relevé le défi : survivre. Bien évidemment, ce ne fut pas tous les jours facile. Les moments de doute ont succédé à la crainte de l’échec ou la terreur de disparaître. Mais je me suis battu. Avec le temps et du courage, je me suis imposé aux autres. Qui sont les autres ? Ce ceux que l’on aperçoit un peu plus loin bordant la clairière dans laquelle j’ai vu le jour. Parce qu’il faut tout de même que je précise : je suis au centre d’une petite éclaircie dans une forêt située je ne sais où. Je n’ai guère de contact avec les arbres autour de moi. Ils ne me parlent pas. En poussant, je m’étais fait quelques amis, nés en même temps que moi. On s’amusait follement. On secouait nos minuscules feuilles et cela nous faisait rire. Mais, nous avons fini par nous éloigner. Au début, je ne comprenais pas pourquoi, certains d’entre eux ne m’adressaient plus la parole, alors j’ai posé la question. Cela me paraissait normal d’obtenir une explication, mais aucun d’entre eux ne m’a répondu. Et puis un jour, par hasard, j’ai entendu une conversation entre mes anciens amis. Ils disaient qu’ils ne devaient plus me parler parce que nous n’étions pas de la même espèce. Alors depuis, je reste seul.

Si je m’ennuie ? Jamais. Je regarde autour de moi et je contemple le travail de ma mère Nature. Quand j’étais petit, je faisais parfois le rêve d’avoir poussé ailleurs que dans ce lieu. Quelque part par delà l’horizon des feuillages. Que pouvait-il bien y avoir là-bas ? Certainement des arbres ou des êtres comme ceux qui sont venus un jour s’asseoir au pied de mon tronc. Ils étaient bizarres, ils se parlaient dans un langage incompréhensible. Puis, ils sont repartis et n’ont plus jamais reparu. C’était il y a un longtemps. Depuis, c’est le silence, seulement troublé par les bruits de la nature, avaient repris ses droits. Si je m’ennuie ? Pourquoi m’ennuierais-je ? D’ailleurs, qu’est-ce que l’ennui ? Je vis simplement de ce que je reçois chaque jour pour ma survie. De l’eau offerte par les pluies, des nutriments puisés par mes racines dans la terre nourricière, la lumière du soleil dont mes feuilles font la photosynthèse et le gaz carbonique dont je suis très friand. Voilà, maintenant, vous me connaissez.

Bien, le moment est venu pour moi de vous exposer mon problème. Depuis quelques jours, il est là. Je le vois et parfois même je l’entends. La plupart du temps, je n’y prête pas attention, mais d’autres fois, il me fait peur. Sa petite tête ridicule, recroquevillée sur une tige de quelques centimètres à peine sortit de terre. Il a la couleur vert tendre et la fragilité du nouveau-né, mais je sens déjà la menace qui se profile à l’horizon. J’ai cherché de quelle manière il était arrivé ici, à quelques mètres de moi. J’ai élaboré une explication d’une tragique simplicité. C’est cette bête, ce truc roux avec une queue en panache qui l’a apporté. Il se promène souvent sur le sol ou mes branches avec une quantité incroyable de graines qu’il trouve je ne sais où. Cette maudite chose poilue a scellé mon destin, à moins d’un événement salvateur. J’observe donc depuis plusieurs jours cette petite pousse germée. Elle est tellement minuscule que j’ai du mal à imaginer avoir été un jour de ce gabarit-là. Il suffirait qu’un être, comme ceux qui étaient venus s’asseoir au pied de mon tronc, l’écrase par inadvertance pour que toutes mes angoisses disparaissent à jamais. Ce qui me trouble également et que j’ignore quelle variété il s’agit. Il se pourrait qu’une fois parvenu à sa taille adulte, il soit plus petit que moi. Mais si ce n’était pas le cas ? S’il était plus grand ? S’il s’imposait à moi ? Il va me couvrir de ses branches et me cachera du soleil. L’automne, ses feuilles tomberont sur moi en une pluie irrespectueuse. Je ne peux rester sans agir. Alors depuis, je cherche une solution, mais je ne la trouve pas. Je pourrais orienter mes racines vers lui pour le pousser hors du sol, mais je ne peux pas faire cela, mère Nature ne me le pardonnerait pas.

Comme le temps passe vite ! Qu’est-il devenu ? Il est toujours là, il a grandi. Il se tient bien droit. Il ne dit rien. Peut-être ne sait-il pas encore parler où alors, n’ose-t-il pas m’adresser la parole ? Je dois sûrement être impressionnant avec ma ramure. Je dois lui imposer le respect immédiatement. Mon objectif est de faire comprendre à ce petit végétal rabougri que je suis le maître des lieux. S’il veut rester ici, il devra se suivre ma loi. Les autres m’observent également. Je ne peux me permettre la moindre défaillance. Dès que je pourrai entrer en contact avec lui, je lui dicterai mes conditions. Je sens chez lui un caractère de perdant, de soumis. C’est un faible ! Mais avant tout, je dois dissimuler ma crainte de le voir devenir un jour, plus grand et plus fort que moi.

Ma mère Nature ! Le temps passe de plus en plus vite ! Oui, il est toujours ici. Il a presque atteint ma taille. Mais maintenant, je n’en ai plus peur. Il est de la même espèce que moi et je le soupçonne d’être né de mes graines.
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