La cité de Z

il y a
4 min
51
lectures
41
Qualifié
Image de 2020
Image de 15-19 ans
/Quels étaient ces bruits ? Il en avait déjà entendus de semblables, c’était certain, mais cela faisait si longtemps. Des voix ? Etait-ce des voix ? Cette fois-ci, peut-être réussirait-il./

Un dernier coup de machette et une ville colossale apparut devant leurs yeux ébahis. Une clameur monta du petit groupe. Les rues n’étaient certes pas pavées d’argent et les édifices croulants n’étaient pas recouverts d’or mais ils avaient réussi. Ils l’avaient fait. Il était évident pour eux que la cité n’était plus habitée depuis des siècles: les bâtiments en ruines aux murs lézardés et encombrés par les lianes en témoignaient. Leurs espoirs de rencontrer les descendants de la brillante civilisation qui avait occupé leurs imaginations s’évanouirent. À première vue, les édifices semblaient avoir été érigés par des Mayas. Mais les hypothèses de Fawcett se révélaient être vraies. Thomas pouvait le voir de ses propres yeux, aucun peuple connu n’aurait pu édifier une ville pareille.

Alors qu’il s’avançait dans de larges rues rectilignes, à la tête de leur petit groupe d’amateurs, il examinait l’appareil utilisé pour la construction des murs. On aurait dit qu’une main cyclopéenne avait taillé et assemblé des blocs de pierre de façon à créer un puzzle complexe. La roche, noire aux reflets violacés, lui était inconnue.

“N’importe quoi ! Tu vois bien que les descriptions du manuscrit ne collent pas du tout !
-Si ce n’est pas Z, qu’est ce que c’est, hein ? Tu peux me le dire ?”
La conversation plus qu’animée entre deux hommes, d’habitude calmes et réservés, sortit Thomas de ses considérations et leur intima le silence. Il ne s’agissait pas d’alerter les peuples indiens hostiles alentours.

/Des voix. Des éclats de voix. Ça recommençait. Cela ne s’arrêterait donc jamais. Il n’avait pu s'empêcher d’espérer, mais cette fois ne serait pas différente des autres./

Ils inspectèrent chaque avenue, chaque ruelle, dressant une carte approximative de leur incroyable découverte. Plus personne n’osait élever la voix à présent. Tout au long de leur exploration, Thomas ne parvint pas à se défaire de la sensation qu’il avait d’être observé. Plusieurs fois, il avait fouillé du regard les allées interminables et les hauts édifices mais n’avait rien vu.

D’après leur carte, le plan de la cité était circulaire, traversé par de longues artères qui dessinaient des figures géométriques diverses. Thomas réfléchissait à ce que cette découverte impliquait quand son pied heurta un objet métallique qui résonna sur les pavés et déchira le silence. Il le ramassa précautionneusement. C’était un vieux stylo de marque anglaise. Un stylo. Au coeur de l’Amazonie. Son sang se glaça. Quand les autres membres de l’expédition virent l’objet en question, ce fut comme si mille voix s’étaient élevées en même temps. Certains voulaient partir tout de suite, quitter cet endroit maudit qui avait probablement vu la mort de l’explorateur disparu, quelques uns exprimaient simplement leurs inquiétudes, la voix tremblante, mais la majorité, enthousiaste, y voyait un signe encourageant.

Thomas déclara qu’il était temps d’inspecter les habitations et les temples, et ils se mirent à gravir des escaliers en ruines. Les logements étaient pour la plupart spacieux et déserts. Aucun mobilier, rien que des successions de pièces vides. Les murs, nus, étaient tous faits de cette pierre noire caractéristique. Il avait l’impression d’avoir à faire, non pas à de vastes maisons à plusieurs étages, mais à de véritables immeubles dont les étages les plus élevés se seraient écroulés. L’écho de leurs pas rebondissait sur la roche et ils trébuchaient parfois contre une liane ou une dalle inégale. La sensation d’être observé, loin de s’être évanouie, s’accentuait. Et le crépuscule n’était plus très loin. A plusieurs reprises, Thomas s’était retourné brusquement et il aurait juré avoir aperçu une ombre singulière, loin derrière eux, ou devant une baie d’un bâtiment voisin. Mais c’était une heure où les ombres s’allongent, où le rationnel cède sa place aux hallucinations.

/Il ne pouvait s’y résoudre. Une contact direct ne ferait que précipiter l’inévitable./

Un hurlement le figea, suivi d’un craquement sinistre. Un deuxième cri et des sanglots hystériques emplirent l’atmosphère. Thomas scruta les alentours, sans comprendre. Du coin de l’oeil il crut discerner un mouvement vif en contrebas, dans la rue. Puis il tourna son regard et compris. Un corps reposait sur les pavés, la nuque tordue dans un angle invraisemblable. Un haut-le-corps le secoua.

/Cela recommençait. Et ce n’était que le début./

Rassemblés autour du corps, ils gardaient un silence presque religieux, incapables de détourner les yeux. Thomas fut pris de tremblements incontrôlables. Il laissa la peur le dominer quelques secondes puis se reprit. C’était un accident, un malheureux accident. Héloïse s’était probablement penchée et avait chuté. Cela ne se reproduirait plus. Puis certains d’entre eux se mirent à murmurer des paroles inintelligibles avant de tourner les talons et de courir de manière désordonnée en direction de la jungle. Après un moment de stupeur, d’autres les suivirent en les appelant, essayant de les rattraper.

“Ne cédez pas à la panique, leur enjoignit Thomas, les accidents arrivent, il suffit d’être prudent. Nous ne pouvons pas passer à côté d’un découverte majeure comme celle-ci, abandonner si près du but. Par ailleurs, nous sommes plus en sécurité ici que dans la jungle. Personne ne veut renoncer à quelques nuits sans mygales ni jaguar, n’est ce pas ?”

Le petit groupe se dirigea vers ce qu’il pensait être un temple. La pyramide à degrés surplombait la ville, l’écrasait de son imposante silhouette. Au fur et à mesure qu’il gravissait les marches, dans la lumière déclinante du soleil, Thomas sentit une inexplicable sérénité l’envahir. L’effort que lui demandait cette ambitieuse escalade lui semblait doux. Il jeta un regard à ses compagnons et son coeur manqua un battement: ils avaient tous les yeux rivés sur leur objectif, un sourire béat aux lèvres et grimpaient les marches d’un même mouvement, comme un seul homme. La quiétude le reprit et il continua son ascension.

Arrivés au sommet, ils allumèrent leur lampes torche et pénétrèrent à l’intérieur d’une grande salle rectangulaire. Une fresque narrative monumentale s’étendait sur le mur du fond. Les dessins qui s’étalaient à leur hauteur étaient peints dans un or et un rouge vif qui luisaient à la lumière de leur lampes. Le rouge vif se muait en brun foncé à mesure que les illustrations se rapprochaient du plafond. C’était le début, le commencement. De longs navires couleur or débarquaient sur une île. Des mécanismes complexes à engrenages en sortaient et extirpaient de la terre de longs blocs de pierre noire. Les navires partirent puis revinrent, creusant toujours plus profondément. Ils ramenèrent la roche extraite des profondeurs de la terre dans une ville pareille en tous points à celle où Thomas se trouvait. Mais une ombre abominable émergea du minerai et répandit son obscurité sur la cité. Les gens se mirent à courir en tous sens, faisant couler le sang ou se jetant du haut des bâtiments. Et l’ombre resta seule dans la ville.

Des hurlements inhumains tirèrent Thomas de sa contemplation. Plusieurs de ses compagnons hurlaient, les yeux écarquillés d’horreur, fixant des points différents. Quelques uns se mirent à courir dans tous les sens, fuyant des choses qu’il ne pouvait pas voir. Puis une femme se jeta du haut du temple, aussitôt suivie par d’autres. Ses yeux, comme magnétisés par la fresque, s’y reportèrent, comme si ce qui se déroulait autour de lui n’avait plus aucune importance. Ils se posèrent sur le dernier dessin, tout en bas. Un groupe de personnes était rassemblé autour d’un corps dont la nuque formait un angle invraisemblable.

/Les voix s’étaient toutes éteintes. Une fois de plus, il se retrouva plongé dans un immuable silence et une éternelle solitude./
41

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,