La chute des histoires !

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Assise seule du haut de son balcon, surplombant la petite route menant au marché – le seul. Encore vêtue de sa robe de chambre lustrée et clairvoyante, elle profite des premiers rayons qu’offre le soleil pour se raviver les cellules de la peau et se ternir un peu le teint. Elle se pelotonne en formant une boule de laine dans le fauteuil de sa mamie septuagénaire, installée à la maison familiale depuis le voyage de son vieux mari au pays « sans chapeau ». Hélas ! Grandma a, depuis cette instant bloqué dans l’infini, vécu dans l’insomnie chronique et nourri le désir de le faire à son tour – son voyage. Retrouver enfin son Foland sur sa chaise roulante.

Alors, se figeant dans l’admiration des sautillements inquiets d’une volée d’alouettes venant butiner des fleurs à peine pétalées, d’un potager se trouvant dans un angle assez approprié pour qu’elle se perde la vue et la vie, elle faillit se jeter dans le vide. Ses yeux la conduisaient, elle les scrutait d’un regard transparent et vide. Chacun de ses gestes suffisait à décrire les directions successives des becs de ces petites volailles aux plumails bien assortis sur l’écran en face, qui la fascinaient au point de s’oublier jusqu’à laisser tomber son bouquin, celui avec lequel elle avait noué d’indéfectibles relations : « Coup monté » de Barbara Hazard. Au moins plus d’une dizaine de fois, elle avait déjà dévoré chacune des pages – une à une. Le lire et le relire donnait goût à ses petits quotidiens d’enfant gâtée.
À la maison, tout le monde avait droit à au moins deux prénoms. Celui donné à la naissance, provenant évidemment du latin ou du grec et un sobriquet dérivant de simples faits ou de certaines manies incorrigibles. Lambda, l’aînée de la famille, devenue Téqua par son attachement aux boissons telle la tequila... Bref ! Elle, son vrai nom, Bêta, de l’amour fou de son père, monsieur Carmin, pour cette lettre grecque depuis l’école secondaire chez les frères de l’instruction chrétienne. Mais, entre amour on peut dire que des liens se soudent tant que les noms se créent. Qu’est-ce que j’ai dit ? Non, c’est plutôt l’inverse. Ce n’était pas un hasard qu’elle se faisait appelé Barbie, de Barbara Hazard. Une évidence !
Dès son plus jeune âge, elle prenait l’habitude de se balader dans les rayons de la bibliothèque de son père où les livres ne vieillissaient pas. Elle se réinventaient. Ce que papi Foland s’obstinait à leur faire comprendre, elle et sa sœur aînée, le temps qu’il avait encore son chapeau. Rire ! Barbie, quant elle, elle les projetait dans son propre univers en crayonnant des pages entiers, essayant de se faire une image de ce que raconte l’auteur. Les conséquences n’étaient pas tout de même des plus gratifiantes. Des grondements s’en étaient survenus.

Faisant un bond entre l’enfance et une promesse d’adolescente précoce, entre bande dessinées, livres pour enfants, elle s’était vite retrouvée dans l’antichambre d’un romantisme avéré et d’une poésie enracinée. Parmi une foulée d’histoires mûres, elle prenait siège. D’abord, sous la commande de son papounet, elle a épluché en un battement de paupières toute l’œuvre de Dany Laferrière qui l’a retenu avec son page-turner, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer »... Elle, s’en n’étant jamais fatiguée des quelques bonnes heures, enfermée dans des pages moisies, sa quête se poursuivait. La terreur chez Koontz l’a autant surpris que la comédie chez Molière l’a trahie. Les plaisanteries et les facéties n’avaient jamais été persona grata dans son sillage. Pourtant elle s’était souvent créé ses propres blagues dont sa préférée se trouvait dans un best-seller de Dean Koontz, « La peste grise » : « il est possible de dormir avec le diable, à moins d’avoir un révolver sous l’oreiller... » Il suffisait de la lui rappeler pour que son minois s’écroulât dans des esclaffements ahurissants.
Mais, au milieu de toute cette confession d’encres, son horloge cardiaque s’était arrêtée pile sur Barbara Hazard, une amante, un coup cœur, une rêveuse... Des rêves d’enfance voilés dans un avenir prometteur. S’affairant en besognes, elle squattait cette chambre à écrits plus quiconque autres du bâti. Souvent sans l’avis de son père qui l’engueulait pas mal pour avoir plus d’une fois répandu le chaos dans toute la pièce. Mais, sans peine, elle avait réussi à y établir son quartier général. Son réfectoire, où elle se faisait craqueler les genres littéraires entre ses dents. Y rester toute la journée et y prendre même le souper vespéral résumait l’ivresse de ses yeux emplis d’ardeur. Un peu trop pour son âge, treize ans. Son père s’en inquiétait. Devant l’entêtement de sa fille, monsieur Carmin avait résolu de déloger ses affaires : documents, archives personnelles... et de laisser libre cours aux convenances de sa petite pupille.

S’adonnant aux dialogues muettes, entre lignes interminables et crépitements de pages, qu’en est-il de ses rapports avec les gens ? À part son père avec qui elle pouvait passer quelques bonnes minutes à discuter, nul n’avait eu cette occasion. Arracher un mot à Barbie, la détacher ne serait-ce qu’une tierce, justifiait souvent une certaine habileté de langage, un acte vertueux. Elle se faisait un monde solitaire au milieu d’une flopée de livres entassés et d’histoires remuantes. Paradoxalement, l’idée de se retrouver hors de son château, en camping ou en pique-nique faisait pour elle un point de ravissement : se trouvant au milieu des gens ou des enfants batifolant pendant qu’elle s’évadait dans des endroits imaginaires à travers des pages colorées de mots.
Au moins une fois par année, sa visite au bois magique avait été le succès de ce rêve qu’elle vivait librement enfermée dans sa bibliothèque. Elle pouvait s’y emmener les yeux bandés dans l’obscurité d’une nuit parfumée de peur morbide. Ses mentors étaient ceux qu’ils rencontraient durant ces heures enfouies dans la lecture. Avec Koontz, elle avait appris à ne pas avoir peur de la peur.
Au bois magique, la peur prenait souvent une toute autre expression. En y arrivant les palpitations s’enclenchaient. Monsieur Carmin, une fois que les tentes étaient installées, ne manquait jamais de leur raconter quelques petites histoires très haletantes découlant de ce lieu, dont les fins recélaient souvent des traits de mystère. Son père, le grand-père de Barbie, de son vivant, leur faisant croire que les arbres de cette forêt pouvaient se déplacer et que chaque année ils s’avançaient de plus de quelques mètres. Leur prévenant des limites et des barrières à ne pas franchir, chacun d’eux était muni d’un GPS pour se repérer au cas où les arbres se déplaceraient. Rire !

Barbie détestait les limites, même dans les pages elle avait tendance à faire déborder les sens. Que des arbres et quelques clairières sombres et sinistres, se grommela-elle. Où sont ces barrières ? L’impression que les arbres se déplaçaient la trottait par la tête. Elle s’obstinait d’aller voir de lui-même. S’en étant résolu d’y aller par ces arbres de l’autre côté de la clairière hôte, elle dut attendre la tombée de la nuit. Livide et obscure, même pas un bruissement des feuilles. Soulevant la partie arrière de la tente, elle se déplaça à cloche-pied. Personne ne s’en fut aperçu. Elle progressa vers la sortie dans des élans de ténacité ; s’avança tout près de l’entrebâillement, scrutant un instant le vide enrobant les arbres perdus dans un tourbillonnement de rafale. Sa curiosité s’amplifia !
Avec toute l’adresse que ça incluait, elle bondit et franchit la sortie, haletante, se précipitant vers les arbres. Se sauvant de toute jambe avant qu’on ne l’arrêtât, elle se projeta dans le noir. Elle atterrit à quatre pattes sur le sol devant des cuissardes en cuir. Tic tac... Sur ces entrefaites, sous le choc, elle bredouilla : « je, je... ». Un raclement de gorge l’interrompit, en allumant une torche, achevé sous un ordre acide :
- Barbie ! Tu es consignée jusqu’à notre retour à la maison.
Ouf ! elle inspira un peu d’air frais.
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Cristo · il y a
Eh bien quel régal des mots , de jeux de mots et d'imagination. L'héroïne est tout sauf une poupée Barbie. Dévoreuse de livres certainement lectrice du meilleur des mondes avec ses alpha et beta et gamma... Tous les parents veulent des petits alphas et surtout pas de gros betas ni de minuscules epsilon personne n'a prénommé son enfant oméga et pourtant qui a dit je suis l'alpha et l'oméga ?
Mes 5 voix pour cette superbe histoire
Solarius 72 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-air-de-rien-1

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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Dans une approche d'éléments finis, on pourrait envisager de connaître l'alpha et l'oméga. Mais, qui sait que ceux-là peuvent se réunir comme un tout, une réponse à tout... ? Bref.

Merci de votre élégance Cristo. Serait-ce un péché si je vous confierais la culture de la jeune Barbie ?

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Yann Olivier · il y a
Mes voix.
Je suis aussi en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gypsie

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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci.
Je verrai le vôtre.

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Junior Emmanuel Enelas · il y a
Félicitations refré!
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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Je t'en remercie frérot !
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Fabienne Estimable · il y a
Quelle chute!
Comment tu fais? J'aimerais bien apprendre à manier aussi bien ma plume pour parvenir à une telle hauteur.

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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci sœurette !
J'en suis tout trempé d'émotions grelotantes !

Je faisais juste une petite balade en sursaut avec quelques œuvres dont j'étais épris des pages. Puis, l'idée m'est apparue dans la bulle d'un mail émaillé et gorgé d'air. De surcroît, j'ai assaisonné ça avec un peu d'air frais, dans l'étoffe de la fameuse Barbie - bien sûr.

Sœurette, je t'attends à l'horizon où tes lignes sont remplies de souvenirs oniriques !

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Anderson Oscar · il y a
Félicitation Djim
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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci camarade !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue et bien menée, Djim ! Une invitation à
découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le
Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2

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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci Keith !

Je me ferai un plaisir de parcourir le vôtre.

Bon après-midi à vous.

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Jameson Pierreville · il y a
Toutes mes congratulations mon frère.
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Lovitz de Vincy · il y a
Super texte frangin
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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci frérot !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir ta page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Histoire T bien racontée!
Très joli récit captivant!
Ton récit mérite tous mes points.
A ton tour de soutenir le mien qui est aussi en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci à vous.

Je suis prompt à découvrir vos lignes.

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Joas Vallon · il y a
Bonne Route mon frère
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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Merci frérot !