La chienne de vie d'un sans abri isérois

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Pivoine d’hiver les pluviers doivent être un coucou dans la neige Bashô Matsuo  [+]

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Petit à petit, le ciel habille de son immense robe bleu de Berlin la commune de Sainte-Marie-du-Mont, laissant entrevoir ses courbes, somptueuses et alléchantes. Le corps réfrigéré mais solide, Maurice avance, non sans bravoure, vers le dôme nébuleux, les yeux guettant les étoiles qui illuminent ses nuits et lui servent de jalons, au cœur d’un mont isérois qu’il s’est désormais approprié. Ses jours se ressemblent et ses ténèbres sont infinies. Son sort, lui, reste indéfini. Minimaliste par la force des choses, il emporte dans son sac à dos moult habits abîmés, des lambeaux qui ne payent pas de mine mais réchauffent son corps herculéen. Pour résister aux pluies diluviennes, il arbore hardiment deux couvertures qui font, par occasions, office de serviettes. Ce soir encore, il s’est douché sous la pluie. Ce soir encore, il s’est endormi le ventre creux. Ce soir encore, il s’est dit : « ce n’est pas grave ». Loin de broyer du noir, il ressasse la maxime fétiche de sa grand-mère. Sans cesse, cette dernière se plaisait à lui rappeler: «À l’Isère, l’on peut mourir de tout, sauf de misère ». Bien qu’il sache avec pertinence que ce doux leurre est à l’origine de sa douleur, de son laxisme et de sa torpeur, il y pense sans désemparer, comme à un mantra que l'on médite pour ne pas fléchir en temps de crise. Pour ne pas désespérer. Pour ne pas céder aux idées noires, aux bêtises. Aussi, a-t-il appris que les Isérois sont rarement solidaires. Quoi qu’il en soit, c’est en solitaire que cette nuit, il fera face aux bruines glaciales, sous la désinvolture d'un firmament rugueux, austère, hautain, enclosant avec dédain les humains, peu nombreux, mais aussi les hardes de bouquetins, de cerfs, de loups et de sangliers, errant à quelques kilomètres du mont de la Sainte.

Au petit matin, le ciel obscurci se dévêt, peu à peu, de sa robe barbeau, dans l’optique de la troquer contre une pervenche, puis une fumée, puis une dragée. La verdure, tantôt claire tantôt bistre brandit noblement l’étendard emblématique de la végétation iséroise. Ici, les tilleuls n’ont jamais aussi bien côtoyé les mûriers, les saules, les peupliers et les frênes. Ces têtards d’une splendeur grandeur nature qui, malgré leurs dissimilitudes, vivent côte à côte, sous le même dôme. Tandis que l’humain, ce pauvre mortel dont l’espérance de vie est dérisoire devant ces arbres centenaires, éprouve une exultation mirifique dans sa perpétuelle quête des dissemblances avec son semblable. Risible espèce que nous sommes. Maurice, lui, en a le cœur net. «L’humain est une espèce burlesque devant l’Éternel », médite-t-il, non sans amertume.

934 mètres. Telle est la distance que Maurice a arpentée, aujourd’hui, à la recherche d’un arbre fruitier pour y oublier sa fringale ou d’une bouteille d’eau minérale égarée par un alpiniste pour étancher sa soif. Mais c’est au parking du mont qu'il a fini par rencontrer des âmes charitables ayant partagé, à cœur joie, leur nourriture et boissons avec lui.

Somptueuse. C’est le moindre que l’on puisse dire de la commune de Sainte-Marie-du-Mont. Érigée dans le massif calcaire et karstifié de la Chartreuse, au cœur du canton du Touvet, elle se situe à la croisée des reliefs des Préalpes françaises. En sus d’être une agora de moyenne montagne, rangée sur le Plateau des petites Roches, elle domine royalement la Vallée du Grésivaudan. Et force est de constater que la nature iséroise pianote si bien sur la gamme qui va de la haute-montagne aux plaines de la vallée du Rhône. Selon les dires des alpinistes, avides d’ascensions vertigineuses, une des merveilles emblématiques de l’Isère reste, de loin, le Pic Lory, magistral de par ses 4088 mètres d’altitude. Maurice, lui, adule cette commune rurale pour ses animaux sauvages. Ces bêtes qui n’ont de sauvage que la classification scientifique. Depuis sa tendre enfance, il les considère plus lucides et beaucoup plus clémentes qu’un bon nombre d’humains qui n’ont d’humain que le nom et l’apparence.

Dans les monts limitrophes de la Sainte, à l’instar de Maurice, des sans abris dorment, bon an, mal an, à même le sol, s’abreuvent des lacs de l’Isère car plus magnanimes que nous autres pauvres mortels. Comme Maurice, nombreux sont ceux qui pâtissent, de jour comme de nuit, à la recherche de l’altruisme d’un arbre fruitier, même âpre. De quelques bouts de pain nus, même secs, même malpropres, même crasseux, afin de résister aux longues et désastreuses pluies préalpines. Fourbe, la société qui persifle leur allure annihilée ou leurs odeurs corporelles désagréables exhalées dans les transports en commun est la même qui nous pontifie des discours moralisateurs à leur encontre et simule défendre, contre vents et marées, leurs droits bafoués, outragés, aliénés, piétinés, massacrés et spoliés par les pouvoirs en vigueur.

Comme Maurice, bon an, mal an, des hommes nés libres et égaux, vaillants et dignes, meurent dans une indifférence minable et pitoyable. Dans un anonymat accablant et absolu. Dans un stoïcisme piteux et navrant.

Comme Maurice, des hommes dont la vie a basculé pour une raison ou pour une autre, se sentent dépaysés dans la terre qui les a vus naître.

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Alain Derenne · il y a
Un texte qui n'est ni piteux ni navrant, mais si prenant, merci Houda.
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Houda Belabd · il y a
Merci à toi, Alain!
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Yves Le Gouelan · il y a
Une jolie musique dans cette écriture. Une nature humaine au milieu d'autres hommes qui ont perdu leur nature. Un cheminement plein d'humanité qui s'achève sans illusion.
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Houda Belabd · il y a
Merci beaucoup !
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Corinne Vigilant · il y a
De votre récit, je retiens : «L’humain est une espèce burlesque devant l’Éternel » La fin est tout simplement touchante. Bravo
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Houda Belabd · il y a
Merci énormément, Corinne !
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Corinne Vigilant · il y a
Avec plaisir !
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Yannick Pagnoux · il y a
Je suis assez mitigé, vous écrivez certes très bien mais ce message de fond me laisse froid.
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Houda Belabd · il y a
Je vous comprends :)
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Yannick Pagnoux · il y a
Attention je ne veux pas dire que ce n'est pas correct, juste parfois cette impression que tout est blanc ou noir, on ne se permet plus les nuances, enfin j'espère me faire comprendre.
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Houda Belabd · il y a
Oui, j'avoue. Il faudrait que j'apprenne à tempérer...
Merci Yannick !

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Yannick Pagnoux · il y a
Merci beaucoup j'ai eu peur d'être blessant.
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Houda Belabd · il y a
Mais non, vous ne l'êtes pas du tout !
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Poulpe perdu · il y a
Bonne chance pour cette finale :)
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Houda Belabd · il y a
Merci cher Pouple perdu et j'espère que vous allez finir par retrouver votre chemin !!
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Nadia Benkirane · il y a
Une plume qui vaut son pesant d or
Bravo
Proud of you dody

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Houda Belabd · il y a
Merci Nadia!!
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Slim Zerouali · il y a
Good luck !
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Houda Belabd · il y a
Merci beaucoup Slim Zerouali !
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Nelson Monge · il y a
De belles réflexions dans un cadre qui l'est tout autant !
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Houda Belabd · il y a
Merci Nelson !
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Fred Panassac · il y a
De nouvelles pensées pour votre sans-abri isérois, Houda !
✨✨✨✨✨

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Houda Belabd · il y a
Merci beaucoup Fred pour votre passage qui me fait toujours plaisir!