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La Chasse Maudite

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Fred Lacoste

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Un bûcheron du Ponant, un gaillard large d’épaules, fier-à-bras et bourru était réveillé chaque nuit à l’heure des sorcières par des sons étranges, des sourds rugissements, des vagissements lamentables et les aboiements d’une meute infernale parcourant les gorges des montagnes environnantes. Vivant dans une cabane au milieu d’une clairière entre sapins et bouleaux, il n’avait aucune explication sur l’origine de cette cacophonie, sa femme, terrorisée, ne lui permettant pas de regarder par la fenêtre lorsque le vacarme débutait.
— Laisse donc les ombres à la porte ! lui disait-elle, le nez enfoui sous la couverture.
Le bûcheron, curieux mais avant tout passablement agacé par ces insomnies quotidiennes avisa un de ses compagnons, natif du Val et puits de science du coin, de ces étranges et fort désagréables manifestations. Le brave homme lui répondit :
— Ce que tu entends, c’est la Chasse sauvage.
— La Chasse sauvage ? Allons donc, quelle diablerie est-ce encore ? gloussa le bûcheron avec morgue.
— Une diablerie, tu as vu juste l’ami, rétorqua le compagnon, la mine sombre. Du fait de son impiété, un seigneur des temps jadis fut condamné à chasser toutes les nuits, à chevaucher avec sa meute, accompagné de hordes revenantes et des hurlements des damnées...Cette Chasse sauvage fait grand bruit, en particulier, les nuits automnales et il est imprudent de croiser la course du Veneur maudit et plus encore de lui adresser la parole ou de lui réclamer une part de sa gibecière...
Le bûcheron éclata d’un rire sonore :
— Ah, ah, ah, je ne crois à aucune de ces calembredaines. Voyons, des fantômes, des damnées...Le pire qu’on puisse rencontrer dans les bois la nuit, c’est probablement un cerf en rut. Cette nuit, je verrai par moi-même ton chasseur maudit et lui dirai ce que je pense de ses cavalcades endiablées. Et puis tiens, j’exigerai la moitié de sa chasse en compensation de mon sommeil troublé.
— Tu auras été prévenu...
La nuit venue, minuit clavecinant ses douze notes sur la pendulette accrochée au-dessus du lit conjugal, le bûcheron glissa hors de son lit et jeta un oeil par la fenêtre. La lune rôdait au bas du ciel comme une panse engrossée. Il vit des nappes de brouillard s’étirer paresseusement sur la clairière, s’infiltrant à travers les hautes herbes et les buissons malingres. Des sons lui parvinrent : des crissements, des grognements, des raclements et des chants étouffés. Tandis que des ombres malades se dessinaient dans la grisaille, le tintement bas et lugubre d’une cloche solitaire souleva une clameur d’aboiements déments et de cris perçants. Une mélodie sinistre retentit...Alors la Chasse spectrale traversa la clairière à bride abattue conduite par des musiciens invisibles, des cavaliers sans substance, dépourvus d’enveloppe charnelle et la ronde volante de démons et de sorcières. A leur tête chevauchait un être monstrueux. Vêtu d’une tunique et de peaux de bêtes, un manteau tissé de feuilles claquant sur ses épaules, il tenait une lance dans chaque main et l’une d’elle émettait une lumière aveuglante. Sa tête surmontée d’un heaume orné de bois de cerfs était déformée par un rictus rageur et dans son regard perçant se lisait une folie sans borne. Il était accompagné par une meute de chiens de chasse baignée d’une lueur crépusculaire. La cime des arbres se courba au passage de la sinistre compagnie. Le bûcheron n’en crut pas ses yeux. Sous l’effet de la terreur ses cheveux se dressèrent sur sa tête et blanchirent instantanément. Il avait en mémoire les avertissements de sa femme et de son compagnon de hache, il sentit son coeur se serrer, lui qui n’avait jamais franchi le seuil d’une église de toute sa vie, s’efforça d’entonner une prière, mais sa langue, desséchée, collée à son palais, ne lui permit pas d’achever le premier verset. Au moment où il détournait son regard de la fenêtre, la porte de la cabane s’ouvrit avec fracas et une main invisible lança un enfant mort-né. La femme du bûcheron, arrachée à ses songes, poussa un hurlement de terreur en recevant le paquet ensanglanté sur les couvertures, avant de s’évanouir. Une voix sépulcrale mugit de l’extérieur :
— Tiens voilà ta part !
Puis après ce qui sembla être des heures, un silence écrasant s’abattit sur la clairière. Le bûcheron, apathique, se tenait prostré contre le mur. Lorsqu’il sortit de son état second, il s’aperçut avec horreur que son bras droit était paralysé. Depuis ce jour, jamais plus il ne joua de la cognée ni ne prononça un mot. Il quitta Le Ponant avec sa femme et plus personne n’entendit parler d’eux. Quant au Chasseur maudit, il bat toujours la campagne avec sa clique fantomatique. Et à chaque vénerie, un enfant mort-né est retrouvé...

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