3
min
Image de Amélie Moglia

Amélie Moglia

909 lectures

193 voix

En compétition

Il avait du retard. Alors, je peaufinais la présentation de la table et, au moment où, fatiguée d’attendre dans cet écrin conçu pour lui, j’avais pris mon livre, il avait sonné. Avant de lui ouvrir, j’avais jeté un œil dans la glace pour voir si j’étais bien. J’étais bien, j’avais suffisamment testé l’intensité de la lumière qu’il y avait dans la pièce, avec quelques bougies et juste un abat-jour près des rideaux, ça estompait les rougeurs et ça donnait un joli teint ; les petites subtilités de la mise en scène dans le salon autour du canapé faisaient juste ce qu’il fallait pour que l’homme célibataire se sente attendu, mais pas espéré. Mais ça n’avait pas l’air d’autre chose non plus, à vrai dire je n’ai jamais trop fait de chichi sur la décoration, les trucs que les femmes adorent, ça n’était pas mon truc à moi, et les ambiances tamisées avec encens et bougies parfumées pour créer un côté boudoir ça ne m’enchantait pas plus que ça. Mais j’avais suivi un minimum de règles pour que nous soyons dans une ambiance propice aux rapprochements corporels. Pourtant, les choses ne s’étaient pas déroulées comme je l’avais plus ou moins envisagé.
Il portait une veste et une chemise blanche, je ne déparais pas trop avec ma robe noire, mes talons, mon rouge à lèvres, mes bas, mon chignon déstructuré, mon collier. Il me tend tout de suite un petit paquet en papier beige, dans lequel je devine que se trouve une bouteille de champagne. Je prends la bouteille en souriant, c’est effectivement une bouteille de champagne. Nous sourions encore en nous examinant, il ressemble aux photos, j’ai l’air de ne pas le décevoir non plus.
— Oh, merci !
J’évite de regarder le nom du champagne et, alors que je me dirige vers la cuisine pour la mettre au congélateur parce qu’elle n’est pas fraîche, mon partenaire pour le soir, dont j’ai soudain oublié le prénom, me demande où sont les toilettes. Gênée de cette entrée qui ressemble déjà à une sortie, j’indique l’endroit demandé, le seul qui ait échappé à ma vigilance dans mes préparatifs. Blême, je réalise que je n’ai peut-être pas vérifié l’odeur de la pièce, et surtout l’état du siège, avant d’ouvrir la porte d’entrée. Et sur ces inquiétudes, je glisse la bouteille de Canard Duchêne dans le frigo. Le bruit de la chasse d’eau me rappelle à la réalité, et l’air de rien je reviens dans le salon où il m’attend déjà.
— J’ai mis la bouteille au frais, il va falloir attendre un peu pour l’ouvrir.
Nous restons l’un en face de l’autre, gênés et troublés. Je réalise que la chasse d’eau met du temps à s’éteindre, à moins que ce ne soit le temps qui s’est ralenti.
— Je crois que la chasse d’eau…
Avant même que j’aie fini ma phrase, le rustre m’attire à lui et m’embrasse sauvagement.
— Non, mais ça va pas la tête !
J’avais mis sur l’annonce que je voulais un homme qui me prenne tout de suite, sans chichi, il me regardait d’un air ahuri et la mine renfrognée, il m’avait dit :
— Tu as changé d’avis ?
Je ne savais pas quoi dire, je me reculais, prise de peur face à cet inconnu qui aurait pu me violer.
— Le champagne n’est même pas frais, dis-je un peu stupidement.
À vrai dire le champagne n’était pour rien dans l’affaire. Mais pouvais-je lui avouer que le bruit de la chasse d’eau avait chez moi coupé toute envie sexuelle ? Elle ne s’arrêtait toujours pas, cela devenait vraiment embarrassant.
— Je crois que la chasse d’eau a un problème, dis-je alors que nous restions tous les deux plantés dans le salon comme des piquets.
— Vous voulez que je regarde ? Je suis plombier.
— Ah oui ?
Je n’avais des plombiers que des représentations d’hommes penchés, très gras, dont on voyait la raie des fesses sortir du jean. C’était une image d’Épinal, une sorte de légende urbaine, peut-être, absolument pas glamour. Lui était au contraire très propre sur lui, rasé de frais, plus large d’épaules que d’embonpoint. Comme je ne disais rien d’autre, il ajouta  :
— Le temps que la bouteille rafraîchisse, j’aurai réglé votre problème.
Il avait déjà ouvert les boutons des manches de sa chemise qu’il roulait sur ses avant-bras, larges et puissants. Je frétillais.
— Je ne veux pas vous ennuyer, vous n’êtes pas venu pour cela, dis-je sans conviction.
— Ce n’est rien. Et puis c’est peut-être moi qui l’ai déréglée.
— Oh non, elle fait ça régulièrement.
Il avait fermé la porte derrière lui. Je n’entendais que des bruits de tuyaux et d’eau qui coule. Quand il eut enfin fini, il sortit de la salle de bains, la chemise de travers, comme s’il s’était battu contre un répugnant monstre marin. Je lui tendis sa coupe avec un regard apaisé. Il n’y avait plus aucun autre bruit que les notes chaleureuses d’un disque de Miles Davis.
— C’est compliqué tous ces tuyaux, dis-je en trinquant avec lui.
— Moins compliqué qu’un premier rendez-vous, répondit-il.
Je m’approchai de lui, le champagne commençait à faire fondre ma nervosité. Quand je fus contre lui, j’eus une sensation désagréable.
— Mon pantalon est mouillé, dit-il après m’avoir embrassé. C’est dans la salle de bains…
— Ce n’est rien, répondis-je en lui rendant son baiser.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

193 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de J. Chablik
J. Chablik · il y a
Heureusement pour lui qu'il était plombier sinon il se faisait jeter :)
·
Image de Michaël ARTVIC
Michaël ARTVIC · il y a
On fait souvent face a des situations rocambolesque lors d'un première rdv! Champagne !!!!!. +5.
Merci pour cet instant de lecture.
Avez vous lu " Le songe" ?

·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Merci! Je vais voir de ce pas ce "songe".
·
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Quelle drôle d'histoire mais elle m'a beaucoup amusée. Mes voix!
·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Merci!
·
Image de De margotin
De margotin · il y a
J'aime beaucoup

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

·
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Vous avez réussi un tour de force littéraire ! Parlez-d'un tel sujet, avec un tel titre, ça n'est pas facile ! Vous avez réussi à attirer mon attention, et je ne suis pas déçu, c'est une très belle histoire ! Mes 4 voix pour vous, et une invitation à découvrir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Merci pour votre lecture!
·
Image de Hervé Poudat
Hervé Poudat · il y a
Mes voix pour cette histoire de champagne qui coule et de chasse d'eau qui pétille... ou le contraire. Bravo.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Oui, que de confusions! Merci pour votre lecture.
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
J'aime les commentaires sur la question du réalisme et de la vraisemblance. Oui, ça existe… mais je ne me permettrai pas d'entrer dans les détails. Outre la qualité "narrative" du texte, j'ai été très sensible également à celle de votre plume, que j'ai pris grand plaisir à suivre tout au long de cette histoire cocasse et "coquine" *****
·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Merci pour votre lecture, et pour vos voix!
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Ah ! enfin !!!!
·
Image de Prijgany
Prijgany · il y a
Très bon texte ; le titre m'a interpellé. J'ai pris ma tablette et suis allé le lire sur la cuvette... sur une bassine, quoi.
·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Qu'importe le lieu pourvu qu'on ait l'ivresse :) Merci pour votre lecture.
·
Image de Oscurio De Syl
Oscurio De Syl · il y a
Frais, et planté dans le réel. Quand l'incertitude se mêle a l'excitation. Pour un dénouement heureux.
·
Image de Amélie Moglia
Amélie Moglia · il y a
Merci, c'est tout à fait ça!
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Antonio contemplait la bouche pulpeuse de son amante. Dès la première fois, il avait été subjugué par ses lèvres grenat, bombées et fruitées. Certains fantasment sur les pieds ou les yeux, ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Le jour va bientôt se lever et je vais devoir partir. C’est chaque fois un déchirement de quitter Mina. Je l’aime comme au premier jour. Je la regarde dormir, ses longs cheveux blancs ...