La chasse

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Moi qui ai toujours cru ne savoir jouer avec les lettres qu'à condition qu'elles permettent d'écrire des équations, je découvre le plaisir de jouer avec les mots. Et aujourd’hui, j’ai le  [+]

Tapi dans les herbes hautes, tous les sens en alerte, Aô attend le signal.
Il sent l’odeur âcre de l’épaisse toison laineuse humide.
Lavée, séchée, taillée et assemblée, elle deviendra bientôt le manteau d‘Aô.
Le manteau offert aux jeunes chasseurs après leur première chasse.
Il entend le souffle calme et profond du mastodonte qui n’a pas encore perçu la présence des chasseurs. Tout à son repas, il arrache l’herbe grasse par brassées et les engloutit consciencieusement.

Les éclaireurs sont revenus au campement il y a deux jours.
Ils ont pisté le troupeau pendant toute une lune.
Ils ont guetté jusqu’à ce qu’enfin un jeune mâle défie celui qui mène le troupeau depuis de nombreux hivers. Bâm l’ancien, celui qui sait. Celui qui se souvient. Celui qui a connu plus d’hivers que tous les membres du clan. Bâm dit que le jour de sa première chasse, c’était déjà lui qui menait le troupeau. Imposant, le grand mâle est reconnaissable à la marque blanche sur son poitrail fauve. Une marque en forme de pointe de flèche. Aô connaît par coeur toutes les histoires que Bâm raconte sur l’animal dont la silhouette est dessinée sur les parois de l’abri d’hiver. Il rêve de voir l’animal mythique. Il rêve de le défier et de planter la pointe de sa sagaie dans la marque blanche. Il rêve de bravoure. Il rêve aussi d’Assia. Assia aurait sa place dans le groupe de chasseurs. Elle est plus rapide que la plupart d’entre eux. Seul Aô est capable de la rattrapper lorsqu’elle démarre une course dans les herbes hautes. Souple et agile, elle se faufile comme personne entre les branches des grands arbres qui bordent la prairie. Aô le sait, aujourd’hui, c’est en haut d’un de ces grands arbres que Assia observe la chasse. Qu’elle observe Aô avec un sentiment mêlé d’envie et d’inquiétude. L’envie de participer elle aussi à cette chasse. L’inquiétude de voir Aô si près de l’énorme bête.
Le jeune mâle interrompt son repas. Il s’est redressé et palpe l’air au-dessus de sa tête.
Les chasseurs ne sont pas sous le vent. Ils sont restés silencieux. A l’aube, ils se sont positionnés à distance du mastodonte, puis lentement se sont rapprochés. La ligne des chasseurs dessine une nasse invisible dans les herbes hautes de la prairie.
Imperceptiblement, la nasse se rapproche et se resserre.
Imperceptblement, elle pousse l’animal inconscient du danger imminent.
N’ayant pas su identifier la cause de son trouble, il secoue la tête pour chasser l’ombre menaçante qui lui caresse sournoisement l’échine. Avec de grandes précautions qu’il est difficile d’accorder à un animal aussi imposant, il touche prudemment la plaie profonde sur son flanc.
Le vieux mâle ne s’est pas laissé surprendre, et le rapport de poids était encore une fois en sa faveur. Il ne lui a pas fallu longtemps pour labourer le flanc de son jeune adversaire inexpérimenté de ses défenses gigantesques. C’était là l’occasion que guettaient les éclaireurs du clan. Blessé, banni du troupeau, le jeune mâle devient une proie facile. Après le récit des éclaireurs, il n’a pas fallu longtemps pour monter une expédition de chasse. Celle-ci s’annonce prometteuse.

Inexorablement la nasse se resserre.
La falaise n’est plus très loin.
Aô attend le signal de Târr.
Târr est le chef du clan. Il est aussi le chasseur le plus habile et le plus rusé.
Depuis que les chasses sont menées par Târr, elles ont toujours été triomphantes. Les troupeaux ont jusqu’à ce jour été généreux avec Târr en lui permettant de subvenir aux besoins du clan.
Soudain, le rugissement de Târr emplit l’air lourd et humide.
Et les cris de tous les chasseurs lui répondent en écho.
La nasse prend corps autour de l’animal surpris. La caresse sur l’échine devient pression sur les flancs et l’arrière-train du mastodonte. Instinctivement, il perçoit la seule direction qui lui permet d’échapper à la pression. Et il se met à courir. Malgré sa masse imposante, et malgré ses blessures, l’animal est rapide. C’est la raison pour laquelle Aô a été placé à l’avant de la nasse. Il doit rester à la hauteur de l’animal sans se laisser distancer au risque de lui permettre de changer de direction et d’échapper au piège tendu par Târr. Il ne doit pas non plus passer au delà de ses épaules au risque de se faire charger et piétiner.
Aô court, il sait que la falaise n’est plus très loin. L’animal fuit devant les cris et les gesticulations des chasseurs. Lui, si imposant, fuit. Aucun prédateur ne s’était jamais risqué à attaquer le troupeau dans lequel il a grandi. Même à l’issue de son combat avec le patriarche, il s’était plus retiré qu’il n’avait fuit. Assuré de sa victoire, le grand mâle ne l’avait pas poursuivi. Aujourd’hui, il court devant un ennemi qu’il ne connaît pas. Il ne sait pas qu’il lui suffirait de s’arrêter pour piétiner ses assaillants. Il ne sait qu’il court au devant d’un danger bien plus grand. Aô court à ses côtés. Les chasseurs à l’arrière se sont laissés distancer. Il ne reste plus que Aô et... Aô reconnaît la silhouette qui court sur l’autre flanc de l’animal effrayé. L’autre bras de la nasse. Et Aô court. Et Aô hurle. Paniqué, le mastodonte n’a pas vu que devant lui le sol disparaît. Epuisé, il pousse encore sa course. Et le sol disparaît. Et l’animal disparaît dans un dernier barrissement de surprise et d’effroi. Aô rugit sa victoire. A sa voix se joint celle des chasseurs qui l’ont rejoint. A sa joie se joint celle de Assia qui courait sur l’autre flanc.
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