La chasse

il y a
3 min
17
lectures
2

Moi qui ai toujours cru ne savoir jouer avec les lettres qu'à condition qu'elles permettent d'écrire des équations, je découvre le plaisir de jouer avec les mots. Et aujourd’hui, j’ai le  [+]

Tapi dans les herbes hautes, tous les sens en alerte, Aô attend le signal.Il sent l’odeur âcre de l’épaisse toison laineuse humide. Lavée, séchée, taillée et assemblée, elle deviendra bientôt le manteau d’Aô.
Le manteau offert aux jeunes chasseurs après leur première chasse.
Il entend le souffle calme et profond du mastodonte qui n’a pas encore perçu la présence des chasseurs. Tout à son repas, celui-ci arrache l’herbe grasse par brassées et les engloutit consciencieusement.

Les éclaireurs sont revenus au campement il y a deux jours, après avoir pisté le troupeau pendant toute une lune. Pendant toute une lune, ils ont guetté. Jusqu’à ce qu’enfin un jeune mâle défie celui qui mène le troupeau depuis de nombreux hivers. 

Bâm l’ancien, celui qui sait. 
Celui qui se souvient.
Celui qui a connu plus d’hivers que tous les membres du clan.
Bâm dit que le jour de sa première chasse, c’était déjà le grand mâle qui menait le troupeau. Imposant, le vieux patriarche est reconnaissable à la marque blanche sur son poitrail fauve. Une marque en forme de pointe de flèche. 

Aô connaît par coeur toutes les histoires que Bâm raconte sur l’animal dont la silhouette est dessinée sur les parois de l’abri d’hiver. Il rêvait de voir l’animal mythique. Il rêvait de le défier et de planter la pointe de sa sagaie dans la marque blanche. 
Il rêve de bravoure.
Il rêve aussi d’Assia. 

Assia aurait sa place dans le groupe de chasseurs. Elle est plus rapide que la plupart d’entre eux. Seul Aô est capable de la rattrapper lorsqu’elle démarre une course dans les herbes hautes. Souple et agile, elle se faufile comme personne entre les branches des grands arbres qui bordent la prairie. Aô le sait, aujourd’hui, c’est en haut d’un de ces grands arbres qu’Assia observe la chasse. Qu’elle observe Aô avec un sentiment mêlé d’envie et d’inquiétude. L’envie de participer elle aussi à cette chasse. L’inquiétude de voir Aô si près de l’énorme bête.

Le jeune mâle interrompt son repas. Il s’est redressé et palpe l’air au-dessus de sa tête.
Les chasseurs ne sont pas sous le vent.
Ils sont restés silencieux.
A l’aube, ils se sont positionnés à distance du mastodonte, puis lentement se sont rapprochés. 
La ligne des chasseurs dessine une nasse invisible dans les herbes hautes de la prairie.
Imperceptiblement, la nasse se rapproche et se resserre.
Imperceptiblement, elle repousse l’animal, inconscient du danger imminent.

N’ayant pas su identifier la cause de son trouble, le jeune mâle secoue la tête pour chasser l’ombre menaçante qui lui caresse sournoisement l’échine. Avec d’infinies précautions si inattendues de la part d’un animal aussi imposant, il touche prudemment la plaie profonde sur son flanc. 
Le vieux mâle ne s’est pas laissé surprendre, et le rapport des forces était cette fois encore en sa faveur. Il ne lui a pas fallu longtemps pour labourer de ses défenses gigantesques le flanc de son jeune adversaire inexpérimenté. 

C’était là l’occasion que guettaient les éclaireurs du clan. Blessé, banni du troupeau, le jeune mâle devient une proie facile.
Après le récit des éclaireurs, le clan tout entier s’est mis en ordre de marche pour l’expédition de chasse. Celle-ci s’annonce prometteuse.

Inexorablement la nasse se resserre. La falaise n’est plus très loin. Aô attend le signal de Târr.
Târr est le chef du clan. Il en est aussi le chasseur le plus habile et le plus rusé. Les troupeaux ont jusqu’à ce jour été généreux avec Târr lui permettant de subvenir aux besoins des siens.
Depuis qu’il mène les chasses, elles ont donné lieu à d’abondantes prises qui d’hivers en hivers ont assuré la survie du clan. 

Soudain, un rugissement puissant emplit l’air lourd et humide.
C’est le signal!
Les cris des chasseurs lui répondent en écho. 
La nasse prend corps autour de l’animal surpris.

La caresse sur l’échine devient soudain pression. Le mastodonte la ressent sur les flancs. Il la ressent sur son arrière-train. Instinctivement, il perçoit la seule direction qui lui permet d’échapper à cette pression. Et il se met à courir. Malgré sa masse imposante, malgré ses blessures, le jeune mâle est rapide. C’est la raison pour laquelle Aô a été placé à l’avant de la nasse. Il doit rester à la hauteur de l’animal sans se laisser distancer au risque de lui permettre de changer de direction et d’échapper au piège tendu par Târr. Il ne doit pas non plus passer au delà de ses épaules au risque de se faire charger et piétiner.

Aô court, il sait que la falaise n’est plus très loin.
Le mastodonte fuit devant les cris et les gesticulations des chasseurs. Lui, si imposant, fuit. Aucun prédateur ne s’était jamais risqué à attaquer le troupeau dans lequel il a grandi. Même à l’issue de son combat avec le patriarche, il s’était plus retiré qu’il n’avait fuit. Assuré de sa victoire, le grand mâle ne l’avait pas poursuivi.
Aujourd’hui, il court devant un ennemi qu’il ne connaît pas.
Il ne sait pas qu’il lui suffirait de s’arrêter pour piétiner ses assaillants.
Il ne sait pas qu’il court au devant d’un danger bien plus grand encore.
Aô court à ses côtés.
Les chasseurs à l’arrière ont été distancés.
Il ne reste plus que Aô et...
Aô reconnaît la silhouette qui court sur l’autre flanc de l’animal effrayé. L’autre bras de la nasse. 
Aô court.
Aô hurle.
Paniqué, le mastodonte n’a pas vu que devant lui le sol disparaît.
Épuisé, il pousse encore sa course.
Et le sol disparaît.
Et l’animal disparaît dans un dernier barrissement de surprise et d’effroi. 

Aô rugit sa victoire.
A sa voix se joint celle des chasseurs qui l’ont rejoint.
A sa joie se joint celle de Assia qui courait sur l’autre flanc.

2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !