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La certitude

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Huit jours et huit nuits s’étaient écoulés depuis son départ du clan. Le chef avait parlé et rendu sa sentence face à si peu de joie, d’enthousiasme. Il était temps d’être éprouvée, de voir plus loin que le champ de maître Pierre, de voir au-delà de la forêt et de sa densité, de franchir la rivière rousse et de ne revenir qu’avec les yeux de la certitude.
Delen, son épaisse chevelure noire cachée sous son lourd saie de peau, marchait en boitant sous une pluie battante et froide. Sa jambe droite avait lourdement heurté un rocher après qu’elle eût malencontreusement glissé sur un tapis de feuilles mortes. Elle avait enduit la plaie d’une substance médicinale - savoir-faire transmis de mère à fille – et serré fortement une bande de lin autour. Sa volonté de trouver cette certitude, lui faisait oublier les élancements douloureux mais, malgré tout, la fatigue se faisait cruellement sentir. Elle devait dormir un peu, se reposer quelques instants, manger son reste de pain noir pour ne pas rester le ventre vide. Là-bas, dans le creux de ce vieux chêne foudroyé, cela pourrait être possible. Les hurlements des loups précipitèrent ses pas vers ce tronc éventré qu’un lierre envahissant commençait à gangréner. Tant bien que mal, elle réussit à se hisser sur une branche fendue, plus haute et large, et s’y cala comme dans les bras de son père. Par sécurité, elle défit le cordon de sa robe et s’amarra aux branchages les plus solides. De son perchoir, elle put observer la course des loups ayant flairé la bête blessée. Elle s’en recroquevilla davantage et serra contre elle sa vieille besace. Les loups jappaient, pleuraient de ne pouvoir atteindre cette proie si proche, se mordaient, montraient les crocs aux plus faibles d’entre eux. Mais cela ne changeait rien, ils n’étaient pas comme cette chouette désinvolte posée sur le rebord de son trou, ils ne pouvaient voler. Delen enfonça sa tête profondément dans sa capuche, tentant de ne plus voir, de ne plus entendre, concentrant ses pensées sur les dernières paroles de sa mère :
« Ne te laisse jamais envahir par la peur, elle ne te sera d’aucune aide. »
Et Delen prit le temps de grignoter son bout de pain noir aux nez des loups affamés.
Ce fut le silence qui la fit sortir de sa léthargie. Un silence étrange dépourvu de souffle, juste une brume épaisse absorbant le monde dans sa masse blanche et sombre à la fois. Elle tendit le bras devant elle et vit disparaître sa main dans ce vide opaque et mouvant. Delen ne distinguait plus, ni le haut, ni le bas. L’étendue vaporeuse semblait prendre tout l’espace, l’emprisonnant dans son froid manteau. La jeune femme défit les nœuds qui la retenaient et se redressa sur la branche en tâtonnant le bois dans son dos. Il n’existait plus de distance entre elle et cette vapeur sournoise. Elle baissa les yeux, intriguée par ce phénomène inhabituel. Ses pieds, eux aussi, disparurent de son champ de vision. Brusquement, un frémissement. Un reste de pluie glissa sur sa joue. Elle l’essuya d’un revers de manche comme si le liquide glissant l’empêchait de se concentrer sur les raisons de ses vibrations qu’elle percevait sous ses chausses. Elle n’était pas seule sur cette branche, elle le sentait. Quelque chose de pesant faisait craquer le bois et s’avançait vers elle. Elle recula, se plaqua contre le tronc cherchant un refuge dans cette opacité mais rien ne vint soulager son angoisse.
« Ne te laisse pas envahir par la peur, elle ne te sera d’aucune aide. »
Ces mots résonnaient dans sa tête une nouvelle fois.
« Ne pas se laisser envahir par la peur... ne pas se laisser envahir par la peur... »
Comment ne pas résister à la tentation de hurler à l’aide, d’évacuer cette frayeur suffocante ?
La branche craqua encore, suivie d’un claquement sec. Des gouttes giclèrent sur son visage accompagnées d’une odeur âcre. L’odeur du sang. Elle passa ses doigts sur son front, son nez, son menton... du rouge. Ses doigts étaient tachés de rouge. Elle récupéra promptement le poignard qu’elle cachait dans sa manche. Perçant la brume, une plume ensanglantée vola devant ses yeux. Une autre. Et une autre. Delen crut reconnaître le plumage de la pauvre chouette. Sa main s’en referma davantage sur son arme. Le danger semblait réel et le bois continuait de craquer si distinctement, presque à se fendre, qu’elle faillit en perdre l’équilibre. Elle plissa les paupières tentant de discerner la chose, l’être, le monstre qui se cachait derrière ce nuage inquiétant. C’est alors qu’elle la vit, la grande faucheuse, comptant lentement sur ses doigts maigres d’immortelle, sans visage, impassible. Désespérément, Delen fendit l’air de son poignard. De ce geste ridicule s’ensuivit un ricanement aigu qui fit disparaître la brume instantanément.
« Delen, fit retentir l’allégorie, crois-tu pouvoir couper le brouillard au couteau ? »
La mort se pencha sur elle si près que la jeune fille crut en mourir.
« Ce n’est pas ton heure, lui chuchota-t-elle ironiquement à l’oreille avant de s’évanouir dans la nature. »
Delen sentit un frisson la parcourir et s’écroula sur la branche sous le poids de la défaillance.
Lorsqu’elle recouvra ses esprits, le monde avait repris son rythme sous des trombes d’eau et un froid glacial. La meute s’en était allée. Mais ce réveil fut comme une révélation, une certitude. Désormais, elle saurait profiter de chaque instant de la vie.
Ainsi s’acheva sa quête.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un récit initiatique en forme de pied de nez ironique (l'auteur de joue des attentes du lecteur tout comme la mort se joue de la peur qu'elle inspire à l'héroïne), mais qui n'en porte pas moins un message profond et sympathique : sachons profiter de chaque instant que la vie nous offre...
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Zouzou · il y a
...la mort au bout du chemin ! mes voix ; vous aimerez sans doute mon " Ensuquée " qui rejoint un peu le thème de votre texte , merci
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est bien vu, bien dans le thème et je me suis laissé porter par ce brouillard étrange
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Manu · il y a
Beau récit, l'ambiance préhistorique, inquiétante et étouffante, est très bien reconstituée dans la seconde moitié de votre texte, qui prend des allures de voyage initiatique. Mon vote !
Je me permets de vous soumettre ma nouvelle, si le coeur vous en dit !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles

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Many · il y a
Merci de votre passage.
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Ecureuilbl · il y a
Hitchokiènne cette nouvelle ,se trouver face à face avec la Grandé faucheuse et réfréner sa peur est déjà un Chalange .Bravo
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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte qui nous fait nous aussi croiser la mort. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Le Grandpé" ou "Tata Marcelle".
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Many · il y a
Merci Pascal. J'ai déjà lu les souvenirs partagés avec votre "Héroïne".
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Yann Olivier · il y a
Bravo.
Je suis aussi en compétition : "Ainsi soit-il".

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Many · il y a
Merci
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Topscher Nelly · il y a
Lecture très agréable. Mon soutien
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