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La cerise sur le gâteau

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Romane González

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Elle s’était rendue au repas l’estomac noué. Ça avait commencé quand elle avait reçu l’invitation, le petit carré de carton bleu qu’elle avait posé sur le micro-ondes. « Vous êtes invité(e) au départ à la retraite de Maryse Gescard ». Ce soir-là, elle n’avait mangé qu’une salade et une mandarine. Puis, au fur et à mesure que le grand jour approchait, il lui était devenu de plus en plus difficile de manger. Des images lui revenaient en tête : eux à vingt-cinq ans à peine, quand ils étaient de garde à l’hôpital, dans la salle de repos, à boire des litres de café. Les blagues de Philippe, les histoires d’amour foireuses de Maryse et le sourire de Bruno.
Elle qui ne mettait jamais de robe avait acheté une belle robe de cocktail, une folie, assez courte – ne disait-on pas autrefois qu’elle avait les plus jolies jambes du service ? –, en satin gris clair. Sa fille de trente ans, lorsqu’elle lui montrerait les photos de la soirée, plus tard, dirait, dans un rire : « C’est quoi cette robe de mémé ? » Elle dirait aussi, voyant les anciens collègues de sa mère : « Oh, elle qui était si belle, je m’en souviens, comme elle a vieilli ! »
En arrivant à la salle des fêtes, elle les retrouve, tous. Certains d’entre eux, elle continue à les croiser tous les jours à l’hôpital. D’autres, en quarante ans, ont changé de ville, de métier. Ils sont revenus pour l’occasion. À table, elle est placée à côté de Marie Carbonel, elles ont fait l’école d’infirmière ensemble. Ses cheveux bruns ont blanchi mais elle n’a presque pas changé. Le même sourire, les mêmes yeux rieurs. Elle cherche Bruno des yeux. Elle espère qu’il a pu venir. Bruno, c’était le marginal de la bande. Toujours avec un livre sous le bras. Au lieu de dormir un peu, lorsqu’ils étaient de garde la nuit, il lisait. Elle se souvient de son regard, vif, de ses moustaches brunes. À trente ans, il a tout plaqué pour devenir prof. Ils s’entendaient bien, tous les deux. Elle se demande pourquoi ils n’ont jamais... Elle espère qu’il est là, ce soir.
On commence à manger. Elle n’a pas faim. Elle regarde défiler le foie gras, la viande en sauce, les fromages. Elle scrute les tables. On échange les anecdotes de l’époque. Les prunes de monsieur Duverger. « Vous vous rappelez, les prunes de monsieur Duverger ? » Tout le monde s’en souvient. On la raconte quand même, pour les conjoints, qui l’ont déjà entendue cent fois. « C’était un patient qui s’appelait monsieur Duverger. Un type d’une cinquantaine d’années. Il avait une commotion cérébrale. Il avait été placé dans un lit, aux urgences. On se relayait toutes les heures pour le surveiller. Tout à coup, il sort de son lit dans un état second et vient nous trouver dans la salle des infirmières. Il ne portait qu’une blouse en papier. Il ne dit rien, simplement il s’assoit sur le bureau devant nous et sa blouse remonte, dévoilant ses parties génitales. Philippe, qui passait, nous lance : « Et alors, qu’est-ce qui se passe ici ? Je viens de voir les prunes du verger ! Ce qu’on avait ri, avec Joëlle Garcia ! » Elle pense à Joëlle Garcia, décédée un an après avoir pris sa retraite. Elle pense à tous ceux qui sont morts, en quarante ans. Au bout de la table, il y a la veuve de Michel, l’ancien médecin interne.
Au dessert, une forêt noire, quelqu’un fait passer de vieilles photos. Ce sont eux à vingt ans, dans des blouses blanches, on dirait des enfants jouant au docteur. Elle cherche Bruno sur les photos. Elle n’a pas touché à sa part de gâteau. Marie Carbonel se penche vers elle. « Au fait, tu as vu Bruno ? » Où ? Son cœur s’accélère. Elle redresse le buste. Marie désigne quelqu’un, en face d’elles. Mais où donc ? Il y a là un beau jeune homme brun d’une trentaine d’années, mais c’est le conjoint de la fille de Maryse. À côté, un vieil homme. Le cheveu blanc et rare. Le bas du visage triste, les joues tombantes. Où donc, Bruno ? « Ça fait longtemps. » C’est le vieil homme qui a parlé. Elle le regarde, hébétée. Il se lève, vient mettre sa chaise à côté de la sienne. Il lui parle comme s’ils se connaissaient bien. Elle est mal à l’aise. Elle a beau le regarder dans les yeux, elle ne retrouve rien de lui. Il parle d’une Anna, elle ne saisit pas de qui il s’agit. Sa femme ? Sa fille ? Au bout d’un moment, elle l’arrête. « Mais... Excusez-moi, monsieur. Je... Vous êtes... Vous êtes sûr que... que vous êtes Bruno Défond ? »
Dans la voiture, en rentrant, elle se regarde dans le rétroviseur. Quand est-ce que ces rides autour des yeux sont apparues ? Elle ne les a pas vues arriver. Maintenant, elle aura beau mettre des tonnes de crèmes anti-rides hors de prix, c’est trop tard. Elle a mal au ventre. Pourquoi a-t-elle si mal au ventre ? De retour chez elle, elle se rend compte qu’elle a faim. Depuis quand n’a-t-elle pas mangé ? Elle se fait un plat de pâtes à la sauce tomate qu’elle dévore, seule, à la table de la cuisine.

PRIX

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Eve Roland · il y a
Un beau récit, tout en finesse… bravo !
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Eve :-)
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Alain Lonzela · il y a
Encore une fois, un excellent récit....
Omnes vulnent ultima necat
Merci

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Prijgany · il y a
Deux sauts de trampoline et on saute dans ton texte bras en avant ; là un nouveau monde nous fait face ; facile, il suffit de lire cet écrit microscopique et s'en émerveillé. Du beau travail encore Carmilla.
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Bertrand Môgendre · il y a
Le thème est vraiment bien abordé. Félicitations pour cela. Si je peux me permettre, une petite reprise du texte permettrait d'en effacer les quelques imperfections qui restent minimes vu la qualité de l'ensemble.
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Romane González · il y a
Merci à vous! Mais il ne faut pas me laisser comme ça ;-) que proposeriez-vous comme modifications?
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Bertrand Môgendre · il y a
Ici, les corrections sont difficiles à proposer. Connais-tu scribay ?
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Demens · il y a
Eh oui, la décadence... Ce corps qui vieillit plus vite que l'esprit, quelle tristesse.
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Klelia · il y a
Certains souvenirs ne nous quittent jamais...
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Patrick Peronne · il y a
J'ai lu votre texte avec beaucoup d'intérêt et je me suis demandé si vous étiez une IDE... Le temps qui passe est une donnée universelle. Comme disait, à peu près, Beaumarchais "il est inutile de lutter contre ce qu'on ne peut empêcher". Mon vote
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Charlette · il y a
Joli texte sur la nostalgie, la vieillesse, le temps qui passe...
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Paul Thery · il y a
Je viens de voir une photo récente de Bill Wyman, ancien bassiste des Stones... j'ai eu un choc ... Et maintenant je lis votre texte si émouvant, et j'ai en tête cette photo qui semble correspondre parfaitement à ce qu'est devenu le beau Bruno... tempus fugit (merci les pages roses)...
(j'ai eu un choc, mais je n'oublie pas de voter :-))

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Françoise Grand'Homme · il y a
On ne se voit pas toujours vieillir, au-dedans vibre encore la passion.
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