La Célestine

il y a
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Je ne connais personne,
Pour qui l’existence fut aussi misérable.

La Célestine,
C’est ainsi qu’on l’appelait,
Toute petite, fut placée, après la mort inexpliquée
De ses deux parents, empoisonnés, paraît-il,
Au couvent des Bénédictines, communauté d’une dizaine de nonnes,
De ce petit village du Cantal,
Qui rythmaient leurs journées
Entre adoration et travaux nécessaires à leur subsistance.
S’occupant des nécessiteux et des vieux du village.

Ce n’est pas qu’elle manqua d’affection,
Les sœurs consacrant la plupart du temps en prières, leur amour pour Dieu,
Lui témoignaient bien leur attention, en plus de la bonne éducation,
Le gîte, le couvert et quelques fripes issues de la générosité paroissiale.
Tout en laissant l’enfant pousser,
En dehors du noviciat, sur décision du Maire.
Voilà comment, bon an, mal an, elle atteignit sa majorité,
Sa place chez le fermier, la promesse d’une vie meilleure,
Son premier et seul amour en la personne de Firmin, le vacher
Qui partit pour la guerre, d’où il ne revint pas.

Ce qui faillit la tuer elle aussi,
Tant ses espoirs de bonheur s’effondraient avec ce deuil.
Maintenue en vie et soignée grâce à la générosité
De la femme du fermier, devenue veuve de guerre.
Les deux femmes firent face, tant bien que mal, aux taches
Et travaux, si durs de la ferme, qui finirent par tuer la fermière,
Laissant Célestine définitivement seule
Ou presque, avec le chien Croûton.

Et c’est ainsi que s’écoula une existence de labeur,
Pour tout juste survivre, au travers plusieurs décennies
De travail lourd et éreintant, sur une minuscule portion du domaine,
Suant l’été, grelottant l’hiver,
Même au coin du Cantou si gourmant en bois
Qu’elle fendait si difficilement.
Sa maigre silhouette noire affairée devant le billot,
En devenait informe, tellement si souvent rapiécée.

Jamais elle ne s’apitoya sur son sort
Même si parfois une larme perlait
Aux coins de ses yeux tristes
Quand ses pensées la menaient à Firmin
Agenouillée devant le crucifix, cadeau d’adieu des sœurs,
Cloué juste au-dessus du lit.
Encadré de branches de buis, protection bien dérisoire,
Même pour un bref constat.

Mais elle priait
Pour son amoureux défunt,
Elle priait pour la poule,
Que le renard avait emportée, 
Pour une des trois vaches
Qui ne donnait plus de lait
Pour le porc qui mangeait
Comme quatre sans grossir,
Pour que la tournée du laitier
Ne soit pas trop tardive,
Elle priait pour ses voisins,
Tous aussi misérables qu’elle
Que la vie n’épargnait guère
Avec aussi leur lot de galère.
Elle priait pour ses mains calleuses
Que la maladie déformait
Rendant juste plus difficile encore
Les multiples travaux agricoles.
Elle priait comme elle l’avait toujours fait
Sans jamais se décourager,
Pour grappiller un moment de douceur,
Si tant était que ce soit possible.
Comme elle l’avait appris des sœurs
Le cœur vide, presque par habitude.
Même à l’église où elle priait poliment,
Pensant à la besogne, elle avait tant à faire.

Elle devait tout à la terre, nourriture et raison de vivre,
Tout l’amour qu’on lui donne, la terre, elle vous le rend bien,
Au-delà de votre investissement,
Célestine, elle en avait de l’amour,
Un trop plein qu’elle déversait à l’ouvrage, jusqu’à épuisement.
Même, le chemin tortueux qui la menait au jardin
Et qui, au fil des ans, devenait plus lointain
Lui fournissait simples et tisanes aromatiques,
Soulageant parfois les douleurs de ses mains.

Le facteur, lors de sa tournée, ne manquait pas de la saluer,
Jamais il ne lui avait porté,
Sauf de menues courses, une aiguille ou du fil,
Le moindre courrier, ni facture d’eau ou électricité
Elle ne devait rien à personne, sinon à Dieu cette existence,
Traversant les saisons, au rythme des travaux quotidiens.

C’est ainsi qu’il la trouva, dans un coin du jardin,
Près de la margelle du puits, agenouillée sur un parterre de raves
Veillée par trois ou quatre poules,
À couper, pour l’auge du cochon,
La tête inclinée sur le côté, exprimant un léger soupir,
Ses mains noueuses figées sur une brassée de larges feuilles,
Dans une dernière tache.
Mourir, c’était là son paradis.

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Gerard de Savoie  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci, au comité des lecteurs, d'avoir su détecter mon attachement à ce texte,,, dommage pour"Firmin le vacher" qui attendra pour rejoindre "La Célestine.
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Lange Rostre · il y a
Que d'émotions dans ce texte.
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Gerard de Savoie · il y a
Merci, Lange Rostre pour ce retour.
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Panda Bleu · il y a
Bonjour, manière adroite pour exprimer cette rudesse de la vie.
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Oka N'guessan · il y a
Style tres original , bravo + 2 voix , je vous invite a aller voter pour moi aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Hélène Hiverlay · il y a
On ira toutes au paradis alors ?
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Gerard de Savoie · il y a
Merci, Hélène. En tout cas je vous le souhaite.
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Hélène Hiverlay · il y a
Pas sûre que celui de Célestine soit le même que le mien !
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Zouzou Z · il y a
Humilité touchante dans votre ttc....mes voix, Gérard !
suis en lice , Antarctique' si vous aimez...

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Gerard de Savoie · il y a
Merci Zouzou pour vos encouragements.
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Zutalor! · il y a
Hou là là, on est en présence d'un style, d'une façon d'évoquer et de raconter pas du tout ordinaire...
Compliments d'un Isérois d'adoption à un Savoyard sachant "coudre" un récit, le fil d'une vie !

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Gerard de Savoie · il y a
Merci, Zutalor, très touché... Savoyard d'adoption aussi.
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M. Iraje · il y a
Une forme originale. Avec comme une musique de fond, une complainte réaliste d'avant-guerre.
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Gerard de Savoie · il y a
Merci, M.Iraje, pour vos encouragements.
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Joëlle Brethes · il y a
Triste vie, triste fin… J'ai beaucoup apprécié la strophe qui débute par "Mais elle priait…"
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Gerard de Savoie · il y a
Merci , Joëlle, pour ce retour.
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coquelicot Coquelicot · il y a
La tristesse sue à chaque ligne, jusqu'au nom du chien. Sorte de poésie désenchantée que vous auriez pu appeler : la complainte des pas boleux ! Mes voix, Coquelicot, en concours pour le prince oublié
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Gerard de Savoie · il y a
Merci, Coquelicot, pour vos encouragements.
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André Page · il y a
Il y a de misérables vies, oui, au misérable royaume des hommes..
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Gerard de Savoie · il y a
Pour info, ton lien pour" hors sentier" sur ton profil ne fonctionne pas... Évidemment on peut le retrouver facilement, ce qui ma permis de lire le résumé... et qui me semble tout à fait alléchant. Ha ! la montagne.!..
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Gerard de Savoie · il y a
Merci, André, Oui et parfois, on peut rien faire pour soulager leur misère.

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