La case

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Depuis L'océan indien ma prose voyage du battant des lames au sommet des montagnes et je me souviens de mes vies antérieures  [+]

Image de Été 2019

Cette vieille case toute brinquebalante qu’entourait une clôture faite de grillage rouillé semblait défier par son anachronisme les nouveaux lotissements et les immeubles résidentiels alentour.
La cour, était encombrée d’objets hétéroclites, de ferrailles et de bouteilles de verre récupérées sur les chemins.
Tous les mois une camionnette des Brasseries de Bourbon venait récupérer les monticules de canettes de bière que Maximilien conditionnait dans de grands sacs en toile synthétique fortement abîmés par de trop nombreuses manutentions.
Le barreau fait de lattes de bois disjointes et rafistolées ne tenait en place qu'avec du fil de fer entouré autour des charnières et des poteaux métalliques encore debout. La porte d'entrée s’ouvrait sur un téléviseur couleur, allumé en permanence, qui trônait au milieu du salon. C'était le seul luxe visible de ces lieux, c'était la seule concession au monde moderne car tout le reste n'avait plus d'âge. Maximilien non plus n'avait plus d'âge, il ne savait plus exactement depuis quand il était ici, dans cette bicoque où il avait toujours vécu.
Il n'était pourtant pas vieux, à peine plus de cinquante ans, mais la vie l'avait tellement secoué qu'il en paraissait soixante-dix. Il était devenu ramasseur de canettes depuis que sa femme était partie avec un chauffeur de bus.

Maximilien marchait des journées entières sous le soleil ardent ou sous la pluie et le vent, sa peau avait pris la couleur et la texture d'un parchemin tout craquelé, son corps s'était cassé et ses cheveux n'étaient plus qu'une filasse indescriptible et mal taillés.
Il quittait sa case de grand matin pour ne revenir qu'à la nuit tombée, le dos courbé par la charge d'un goni* dont il vidait dans la cour le contenu dans un grand bruit de verre pilé.

Autrefois pourtant la cour était bien entretenue et la maison coquette du temps où sa femme était présente. C'était un petit coin tranquille, loin de la ville et de ses désordres, un écart entouré de champs de cannes avec ses chemins à peine carrossables. Puis les petites cases disséminées ça et là ont fini par disparaître au profit du progrès et du bien-être, de l'urbanisme et de l'aménagement de nouveaux espaces. Le monde moderne était en route et rien ne pourrait l'arrêter. Il ne resta plus que la baraque de Maximilien et au bout du chemin bitumé, la dernière boutique du Chinois encore ouverte.
Le vieux Chane-Ky tenait tout seul son commerce, passant du comptoir à la buvette où Maximilien venait boire son p’tit coup de sec quand il avait fini sa journée. On pouvait trouver toutes sortes de choses chez le Chinois : alimentation et produits de première nécessité, droguerie, bazar et quincaillerie.
Autres temps, autres mœurs, les clients ont déserté la boutique pour aller faire leurs courses ailleurs, dans les grandes surfaces. La boutique longtemps n'était plus qu’un endroit pittoresque fréquenté par quelques autochtones, survivants d'un passé révolu.

Maximilien n'avait qu'une seule joie en ce bas monde : sa fille unique qui vivait avec lui. C'était une belle jeune fille de dix sept ans et c'est pour elle qu'il avait acheté un téléviseur dernier modèle. Laura s'occupait de tout à la maison depuis que sa mère avait abandonné le domicile conjugal depuis dix ans déjà.
Elle ne fût jamais remplacée auprès de Maximilien qui préféra rester seul avec sa fille. Il avait renoncé à toute vie conjugale, gardant son amour pour Laura et toute son amitié pour le vieux Chane-Ky. Le Chinois lui donnait toutes les chopines vides et lui accordait un « crédit carnet » depuis trente ans.
Maximilien n'avait qu'une crainte : perdre sa fille car il savait qu'un jour elle suivrait son cœur et quitterait la case. Ce jour là, tout serait fini. Maximilien souhaitait que ce jour n’arrive jamais. Laura c'était l'âme et la gardienne du foyer et sans elle il n'aurait plus qu'à mourir. Hélas trop d'amoureux tournaient déjà autour d'elle...

Un soir, en revenant à la case, Maximilien se sentit vieux, très vieux, bien trop vieux...
Le poste de télévision avait disparu...

* * *

Quand Maximilien ouvrit les yeux, l'infirmière lui prit le bras pour lui injecter une dose de morphine.
Il distinguait vaguement la silhouette du médecin de garde. Il chercha à soulever sa tête qui était lourde, si lourde. Il fit un effort surhumain, puisant dans l'énergie du désespoir de quoi soulever son corps mais plus rien ne voulait bouger. Il fixa son regard vers cette fenêtre dont les lames du store laissaient filtrer une lumière du jour très douce. C'est alors qu'il vit auprès de lui sa fille unique. Elle était là debout dans la lumière du soleil couchant. Il allait pouvoir enfin s'endormir du sommeil du juste.

* * *

Dans un fracas de tôles froissées et de planches brisées, on ne distinguait plus qu'une épaisse fumée de poussière. Le bulldozer déblayait ce qui restait d'une vieille case.

Sur le pas de sa boutique, Chane-Ky regardait ce triste spectacle de démolition. Il fit ses adieux à Maximilien et ferma définitivement les volets de son commerce. Tout était fini. À l'intérieur, le vieux Chinois posa sur le comptoir en formica une canette de bière vide dont il avait enlevé l'étiquette et traça à l'encre de Chine sur le verre de la bouteille, un idéogramme connu de lui seul.

 

_____

*À la Réunion le goni est un sac en toile de jute.

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M. Iraje · il y a
De retour à la case ☺☺☺
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Dranem · il y a
A la case départ ...
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Marie Quinio · il y a
Magnifique, Dranem, et je visualise parfaitement ces petites cases près des boutiques chinois, dont la carcasse tient encore debout, difficilement parfois, et qui disparaissent l'une après l'autre
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Dranem · il y a
Je me suis inspiré pour ce texte d'une petite case en bois sous tôle dont le " barreau " était tout rafistolé... une petite case sur la ligne des 400 au Tampon. Merci Marie d'avoir soutenue cette petite case jusqu'au bout avant qu'elle ne disparaisse !
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Fred Panassac · il y a
J’aime beaucoup vos récits de l’autre bout du monde. Je renouvelle mes voix pour cette « fiction réaliste » avec plaisir.
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Dranem · il y a
Merci beaucoup d'aimer ces histoires d'ailleurs...une fiction réaliste... le terme est juste !
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Mireille Bosq · il y a
Mon fils qui a vécu à la Réunion détestait les commerçants chinois ! mais il yen a qui ont du cœur sans doute. Bonne finale avec 5 de plus.
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Dranem · il y a
Merci Mireille... les commerçants chinois sont durs en affaire, affables mais durs... merci de votre dernier soutien pour ce texte qui disparaîtra dans l'oubli comme cette petite case !
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Vrac · il y a
Des personnages fondus dans le décor, comme sur certains tableaux. Une histoire vraie (même fictive)
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Dranem · il y a
Une fiction réaliste... et toutes ces réalités peuvent devenir des fictions... merci de votre lecture vrac !
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Marie Kléber · il y a
Un texte très touchant, avec tant de détails qu'on s'y croirait. J'avais lu mais pas voté.
C'est chose faite.

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Dranem · il y a
Merci Marie ... d'avoir aimé cet instant sous ce tilleul !
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M BLOT · il y a
Mon vote n'était pas fait , c'est rectifié ! bonne chance Dranem. mon soutien .
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Dranem · il y a
Alors merci encore Artvic !
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Samia.mbodong · il y a
Je soutiens encore Bravo!
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Dranem · il y a
Un grand merci Samia !
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Sylvie Neveu · il y a
L'énigme ouvre tous les possibles, j'aime cette idée
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Dranem · il y a
C'est vrai ce que vous dites; merci infiniment Sylvie !
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Utilisateur désactivé · il y a
je vous renouvelle mes voix Dranem. Bonne chance pour la suite!
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Dranem · il y a
Merci beaucoup Ghislain !

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