2
min

La carte vitale

Image de Feursy

Feursy

3 lectures

1

La place de l'attache aux bœufs, doit son nom aux animaux qui y sont parqués lors de la foire agricole. Cette foire existe depuis cent dix ans, avec le pardon, c'est l'autre grand évènement de l'année à Keravan.

Quatre jours de fête, du vendredi au lundi, toujours trois semaines avant Pâques. Aujourd'hui, il n'y a presque plus de bétail exposé, mais les chiots, les ânes et les poules naines font la joie des enfants, l'exposition de voitures a remplacé celle de matériel agricole, signe tangible du lent déclin du monde paysan. Toutes les rues du centre-ville se remplissent de camelots qui vous proposent tout un tas de bric-à-brac, batterie de cuisine, nettoyant miracle, chaussures, vêtements, outillage. Le palais des saveurs, un chapiteau où sont rassemblés tous les métiers de bouche, ne désemplit pas pendant ces trois jours. Au numéro onze de la place se trouve le cabinet du docteur Bermond.

Pendant la foire agricole, le docteur Bermond prend une semaine de vacances. De toute façon, aucune voiture ne peut accéder à la place pendant cette période.

Le docteur Bermond reçoit sur rendez-vous du lundi au vendredi de 9h à 12h et de 14h à 18h et le samedi de 8h à 13h. Entre 12h et 14h et après 18h, il assure ses visites à domicile. Il mange quand il a le temps; souvent le dîner est son seul vrai repas du jour qu'il prend avec sa femme Mathilde.

Après son internat à Rennes, contrairement à ses amis, André Bermond n'ambitionne pas de s'installer dans un cabinet confortable d'un centre-ville, il sait que sa place est à Keravan, parmi les siens perpétuant ainsi la lignée des médecins répondant au nom de Bermond.

Ici un médecin est à la fois le confident, l'ami, le pédiatre, le gynécologue; il écoute, il panse, il recoud les cicatrices du corps et du cœur il a même parfois aidé à la naissance de quelques-uns trop pressés de respirer l'air marin et qui n'ont pas attendu d'être à la maternité pour pousser leur premier cri.

Le docteur Bermond a un diagnostic sûr, fruit d'une longue expérience et d'une lecture incessante de revues médicales. À l'occasion, il participe même à des colloques, ce qui lui permet de retrouver des confrères, mais surtout de connaître les avancées dans tel ou tel domaine. André Bermond est un homme heureux, enfin presque. Pendant toute sa carrière, il n'a connu qu'un seul vrai problème :

La création de la carte VITALE !

Diffusée à partir de 1988, la carte VITALE permet la gestion automatisée des facturations des prestations de soins, tout en assurant un traitement plus rapide des dossiers de remboursement des frais médicaux. Bermond a été tout de suite très favorable à cette carte qui apportait sans aucun doute un plus à ses patients, seulement sa mise en service a induit l'obligation d'informatiser son cabinet.

Si André Bermond connait parfaitement le corps humain, il n'a aucune connaissance en informatique et le vendeur qui vient lui installer l'ordinateur et l'imprimante a beau lui expliquer leur fonctionnement, cela reste un grand mystère pour lui. Manipuler un stéthoscope, faire des points, analyser une radiographie, pas de souci, mais utiliser une souris... Non décidément, il fait une allergie à la bureautique. Dès le matin, en allumant l'ordinateur, les problèmes commencent. Quand une page d'accueil apparaît enfin sur l'écran, Bermond souffle, l'accès au carnet de rendez-vous se bloque, André peste, mais l'angoisse suprême c'est de devoir imprimer une ordonnance, une fois sur deux, il y a un bourrage papier, une fois sur deux, rien ne se passe.

Alice n'a jamais eu de difficulté à utiliser un ordinateur, au contraire elle trouve que c'est une aide précieuse dans son travail, pour faire ses commandes, gérer les stocks, se renseigner sur les prochaines sorties de livres, lire les critiques publiées, pour elle c'est une ouverture sur le monde; pour Bermond c'est la fin du monde.

Alice et André Bermond se connaissent depuis toujours, ils ont usé les mêmes bancs de l'école communale, puis du collège, ils sont allés ensemble au lycée de Vannes partageant toujours le même siège dans le bus scolaire.

Quand Alice vient à son cabinet, l'informatique est toujours un sujet de plaisanterie entre eux

- Alors André, quel va être le problème aujourd'hui? Niveau d'encre faible, sauvegarde non faite, internet qui ne fonctionne pas.

André ne relève pas ces piques, il s'installe derrière son bureau en maugréant. Il faut vivre avec son époque, mais de temps en temps, André craque et il rédige alors une ordonnance à la main, comme autrefois.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Un regard intéressant sur la difficulté avouée de certains praticiens face à l'informatique et le temps que cela leur prend... et qui ne leur paraît pas toujours relever de leur compétence de médecin ! J'ai juste regretté que le début du texte, autour de la foire agricole, soit une entrée en matière un peu hors sujet par rapport au reste du texte. L'évolution de l'agriculture et le déclin de bien des foires agricoles aurait mérité un texte à eux seul !
Si cela vous intéresse, j'avais d'ailleurs écrit il y a plusieurs mois un texte sur la disparition de l'agriculture de montage : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/des-paysages-sans-paysans
Et j'ai actuellement un texte en lice dans le grand prix hiver, Matières grises, que je vous invite à découvrir, si vous le voulez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Des lamelles de jour découpées au vieux store décoraient le corps de son amant d’une lumière bleutée par un reste de nuit. Eshal, qui s’apprêtait à se lever, ne put s’empêcher d’en...

Du même thème