La carte postale

il y a
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Image de Printemps 2021
La carte postale était abandonnée dans un livre de cuisine, par oubli ou comme marque-page. Je la retournai machinalement et les quatre mots que j’y avais écrit plus de trente ans auparavant furent comme un coup de poing en pleine figure, un vieux souvenir qui s’imposa soudainement et brusquement en moi.
À l’époque, le coup de poing, justement, m’avait atteint à l’estomac, et j’avais préféré me laisser tomber au sol. Je ne pouvais pas me battre ni discuter avec cette brute idiote, je ne pouvais qu’attendre que ça passe. Ma technique fonctionna, une nouvelle fois, car le garçon et la fille partirent d’un éclat de rire et s’éloignèrent en se moquant avec leur blague habituelle « On te fera la peau Paul ! ».
Tout en me relevant, je me désespérais, car je savais déjà, je pensais en tout cas, que cet épisode ne serait pas le dernier : il restait encore deux semaines avant la fin de cette colonie de vacances, autant d’occasions de me faire molester, voir tabasser par cette vermine qui m’avait pris comme tête de Turc. Depuis le début du séjour, cet échalas, surtout quand il était flanqué de sa copine, m’insultait ou me frappait sans raison, par pur amusement sadique. On aurait pu croire, espérer, plus de bienveillance féminine, mais non, elle encourageait l’autre imbécile par ses gloussements ineptes.
J’avais eu beau alerter les surveillants au début, et même ma mère, honte suprême, mais tous avaient sans doute considéré que j’exagérais ou que cela faisait partie d’un quelconque rite initiatique, car aucun n’avait rien fait. Fallait-il un drame pour qu’ils réagissent ?
Plus tard dans cette même journée, isolé dans la chambre que je partageais avec d’autres garçons de mon âge pour écrire à ma mère, je tergiversais depuis plusieurs minutes après avoir pondu un unique et ô combien original « maman ».
La porte s’ouvrit violemment d’un coup d’un seul et le vaurien entra à reculons, tirant par la main l’autre garce. Ils se gondolaient et dinguèrent sur le lit le plus proche, hilares et visiblement éméchés.
Ils ne m’avaient pas vu, et je me glissais furtivement sur le côté de mon lit.
Rapidement, les deux tourtereaux commencèrent à se disputer, le garçon ayant des projets qui n’étaient visiblement pas partagés ; je les entendais, mais ne les voyais pas, et j’étais terrorisé à l’idée qu’ils me découvrent : nul doute qu’une fois de plus, je ferais les frais de leurs mécontentements réciproques. La querelle virait au grabuge, les deux criant et soufflant, l’un menaçant et l’autre implorant. Cela dura quelques longues secondes, et je n’osais toujours pas bouger de derrière mon lit. Puis il y eut un bruit de chute et comme un craquement de phalange qui résonna dans toute la pièce. Et plus rien.
La fille sanglotait maintenant. Entre deux hoquets larmoyants et baveux, elle appelait « Marc, Marc ! », mais Marc ne répondait pas, Marc ne répondrait plus : me relevant, je le vis allongé à moitié sur le lit et à moitié au sol, une jambe en l’air et le cou dans une position parfaitement anormale.

Avant d’envoyer la carte postale, j’avais finalement ajouté de ma belle écriture enfantine ces quelques mots rassurants en majuscules : « Maman, TOUT VA BIEN ».
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De margotin · il y a
Belle carte postale
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Vyat de loin · il y a
Une courte histoire basée sur une idée captivante vaut beaucoup plus qu'une longue et floue.
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Long John Loodmer · il y a
C'est bien sûr ton pseudo qui tout d'abord a attiré mon attention, mais ton texte sur un sujet, hélas d'actualité, n'a pas déçu ma curiosité.
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Patrick Peronne · il y a
Aaaaah Polinaire... un collectionneur de "cartes postales". Bon texte !
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Aaaaah Polinaire · il y a
Ha oui, tiens ! Je n'avais même pas réalisé... En fait, ce texte-ci est très récent et répondait à un thème imposé, alors que la carte du Baron a été écrite il y a plus de 10 ans :) Merci !
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JAC B · il y a
On pourrait en rire en effet si ce n'est que...
Mais c'est une fiction qui ménage ses effets du point de vue littéraire, les mots de la fin sont savoureux. Un TTC bien dans le cadre, bonne continuation Aaaaah Polinaire.

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Victoire Arav · il y a
Hahahaha j'adore c'est simple est efficace .
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Vacances mouvementées, vacances écourtées... ;-)
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Joan E. · il y a
Une chute savoureuse qui scotche le lecteur.
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Mickaël Gasnier · il y a
Bah oui... TOUT VA BIEN... effectivement :-))
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Camille Berry · il y a
Un texte fort sur un exemple de cruauté humaine, écrit avec beaucoup de sobriété. Bravo!
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Aaaaah Polinaire · il y a
Peut-être juste la bêtise humaine ? Merci :)
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Camille Berry · il y a
ça se rejoint souvent, bêtise et cruauté...

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