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La Camarde

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Luc Dragoni

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Ce soir-là, un 31 octobre, comme à l’accoutumée, les enfants passaient par vagues successives, tous harmonieusement déguisés, la mine enjouée et le regard vif, bien visible à travers leurs masques de sorcières et de démons !
Parfois certains se voulaient terrifiants, alors en leur offrant les bonbons et habituelles sucreries, nous faisions semblant d’avoir peur et cela les faisait rire aux éclats.
Ce défilé fort sympathique avait débuté vers la fin de l’après-midi et se poursuivit jusqu’à une heure avancée de la soirée...

La nuit était déjà bien sombre, nous pensions en avoir terminé avec toutes ces visites et la maisonnée était alors montée se coucher.
Je restais donc seul au séjour, toujours occupé à écrire, à terminer quelque chapitre, à corriger telle ou telle phrase.
Je me préparais également à sortir et à me diriger vers l’entrée du jardin afin de fermer le portail qui sous l’effet du vent grinçait sans cesse quand soudain je vis une silhouette diffuse mais assez grande qui se déplaçait devant la porte fenêtre...
Déjà minuit, comme le temps passe vite ! Quel peut-être ce dernier visiteur à une pareille heure ?
Cette forme évanescente s’évapora aussi vite qu’elle était apparue... avais-je bien vu quelque chose, ou m’étais-je trompé ? Le vent qui soufflait de façon permanente ce soir-là faisait sans cesse osciller la cime des arbres qui grâce à la lumière émise par l’astre lunaire projetaient diverses ombres aux contours plus ou moins fantasques et animées de mouvements brusques et imprévisibles.

Je sortis de la maison et m’assurai d’avoir bien fermé la porte d’entrée puis je m’avançai sur l’allée gravillonnée en regardant soigneusement tout autour de moi. Evidemment je ne pus distinguer grand-chose car j’avais oublié ma lampe électrique, mais néanmoins je décidai de poursuivre.
Le vent était fort et soufflait en rafales. De temps à autre je sentais des gouttes de pluie qui venaient mouiller mes cheveux et mon visage ; mes pas crissaient sur le gravier, la nuit était devenue sombre, froide, tempétueuse.
Cette belle allée me paraissait soudain bien longue, interminable même, je ne pensais plus qu’à fermer ce maudit portail, tellement bruyant qu’il semblait en permanence pousser des cris d’horreur, et à retourner bien vite à l’intérieur auprès du feu de cheminée.

Tout à coup un choc, une sensation étrange ressentie sur mon épaule me fit tressaillir, je me retournai rapidement en exécutant un geste rapide et défensif qui aurait pu me libérer de cette incompréhensible étreinte mais mon bras s’agita en vain dans le vide et ce que je crus être le contact d’une main posée sur mon épaule n’était en fait qu’une bogue de châtaigne qui apparemment venait de tomber sur moi. En effet, il n’y avait rien ni personne aux alentours.
Enfin je parvins non sans mal à cadenasser le portail qui se tut enfin, puis je courus vers la maison... curieusement la porte d’entrée était ouverte alors que j’étais certain de l’avoir fermée, j’hésitai à entrer mais finalement, afin d’en avoir le cœur net, je me précipitai à l’intérieur... je fus aussitôt saisi d’effroi en voyant cette ombre, sans doute la même qu’entraperçue un moment auparavant, assise à côté de la cheminée et dont la grande et terrifiante faux était posée contre le mur de pierre.

— Entre donc ! Tu es chez toi non ? Ne sois pas offusqué, les portes et moi nous sommes de vieilles amies, jamais elles ne me résistent, parfois elles se lamentent en émettant des sons stridents, mais sans plus ! C’est mon outil de travail que tu regardes ainsi ?
— Mais qui es-tu ? Je n’ose deviner...
— Tu le sais bien. Je suis celle que personne n’attend, celle que tout le monde craint et déteste, celle qui réduit à néant vos portails, cadenas et fermetures, celle qui vient sournoisement vous visiter quand vous ne vous y attendez pas...

Je me trouvais en face de la mort en personne et celle-ci était même en train de me parler, j’entendais sa voix gutturale et éraillée ; je ne distinguais pas son visage car elle était couverte d’une longue cape sombre en partie déchirée qui la recouvrait jusqu’au sommet de sa tête, mais j’étais bien décidé à ne pas me laisser vaincre !

— C’est donc toi... que viens-tu faire ici ? N’en as-tu pas assez de ton odieux métier ?
— Voyons, mais mon activité est nécessaire, je dois tous venir vous saluer un jour ou l’autre, il en est ainsi depuis la nuit des temps.
— Merci, mais le plus tard possible, alors tu peux retourner d’où tu viens !
— Certes ! Néanmoins laisse-moi au moins réchauffer mes vieux os, apprécier la chaleur de ton feu de bois et le goût de ces quelques châtaignes...
— Ah ! Alors à présent tu t’intéresses au monde des vivants ? Je croyais que justement tu n’étais là que pour nous faire oublier tout ce que nous aimons, nous faire regretter notre propre existence et à la fin nous supprimer.
— C’est effectivement mon travail et comme tu le sais il est nécessaire, sinon que deviendriez-vous ? Par exemple, ici-même, dans ta maison, combien de personnes vivraient encore si je n’avais pas agi ? Tous tes ancêtres et tes aïeux seraient toujours là et tu devrais plus tard composer avec toute ta descendance ! As-tu bien réfléchi à cette situation ?
— Arrête ! Tout le monde connait ces choses-là mais en qui concerne cette soirée, que viens-tu faire chez nous ? Auparavant nos routes se sont déjà croisées et tu as toujours compris que mon heure n’était pas encore arrivée, donc à chaque fois tu es repartie bredouille. Quant aux miens, ils dorment et je t’interdis de monter les voir !
— Ne sommes-nous pas le soir d’Halloween ? Ne vous amusez-vous point à me ressembler, à m’imiter, à vous moquer de moi ? Sans doute les membres de ta famille apprécieraient de découvrir l’original plutôt que vos pâles copies, cela leur ferait une bonne surprise ! En outre, apprends homme prétentieux que tu n’as rien à m’interdire, je ferai ce que bon me semble et je n’ai de compte à rendre à personne !

Je fus particulièrement effrayé, la camarde, bien qu’apparaissant très amoindrie et en piteux état, se leva, saisit la faux de sa main squelettique et très vite se dirigeât vers la porte de l’escalier conduisant aux chambres et celle-ci, comme par miracle ou par malédiction s’ouvrit tout de suite...
Evidemment je ne pus la retenir, d’ailleurs qui peut espérer retenir la mort ?
Dans le même temps je sentis son étreinte sur mon épaule, elle me secouait énergiquement, peut-être voulait-elle m’entraîner là-haut afin de m’exécuter moi aussi ?

— Mon chéri mais tu t’es endormi sur ton bureau ?

J’ouvris les yeux et soulevai la tête ; je ressentis un profond soulagement...

— Ah oui pardon. Quel rêve étrange et terrifiant ! Bon, merci de m’avoir réveillé, allons dormir.
— Tu ne vas pas fermer le portail du jardin ?
— Non, ça ne fait rien, pour une fois il restera ouvert, ce n’est pas si grave... mais la porte d’entrée est bien fermée c’est le principal !

PRIX

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Matthieu Varaut · il y a
Sympa cette petite discussion au coin du feu avec la mort ,(pardon, la camarde, j ai appris un mot)
Enfin on est quand même content de se réveiller !

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Luc Dragoni · il y a
Oui, finalement cette causerie était bien agréable, néanmoins le réveil l'est aussi...
Merci de votre lecture ^^

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Felix Culpa · il y a
Je découvre grâce à ce texte ce qu'est la camarde, et votre histoire est fort bien menée ! Mes 5 voix pour vous Luc !
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Luc Dragoni · il y a
Merci pour votre visite ^^
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Anduril · il y a
En voilà une Camarde bien impolie pour s’inviter auprès du feu et déguster des châtaignes ! J’ai apprécié le dialogue, empreint d’une touche de philosophie. A la fin, on est bien content que tout ceci n’était qu’un rêve flou. Ou pas ? Dans tous les cas, gardez bien la porte fermée à double tour !
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Luc Dragoni · il y a
Les portes fermées... est-ce bien utile? La camarde passe où elle veut et quand elle veut! Cependant, celle-ci était tout de même assez sympathique.
Merci pour votre lecture!

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Jean Calbrix · il y a
Si la mort ne pouvait être qu'un rêve ?! Bravo, Luc, pour ce thriller très bien construit. Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Luc Dragoni · il y a
Merci pour votre lecture ^^
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Luc. Je relis avec plaisir votre excellent TTC !
Mon sonnet Roberto que vous avez soutenu, est maintenant en finale automne. Je sollicite de vous un nouveau soutien pour lui : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Roberto Bonne journée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, cauchemardesque, morbide et qui fait frémir, Luc ! Mes voix ! Une invitation à frissonner, à sentir cette “Odeur de Mort” qui est aussi en lice pour la Matinale de la Mort en Cavale 2019. Merci d’avance et bonne fin de dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/odeur-de-mort

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Luc Dragoni · il y a
Merci beaucoup Keith!
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Luc !
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JACB · il y a
Oh! Même en rêve elle est à fuir! N'empêche j'ai eu peur en suivant votre personnage luc! Cavalez bien, je vote.
Je vous invite à pousser la porte de ma page, "ce soir y'a match", y'a pas de faux et c'est gratuit. à bientôt!

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Luc Dragoni · il y a
Je suis désolé que vous ayez eu peur, mais néanmoins satisfait.
Merci de votre visite ^^

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Chateaubriante · il y a
un réveil bienvenu qui éloigne le cauchemar...
quoique, l'idée de négocier avec la Faucheuse, me paraît bien plaisante

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Luc Dragoni · il y a
Négociation bien difficile...
Merci de votre lecture!

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Zouzou · il y a
Dialogue avec la mort....pour avoir un répit ?
Je concours aussi...

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Luc Dragoni · il y a
Disons un sursis...
Merci! ^^

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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour augmenter le score... mais quel dommage que la fin se termine sur "je rêvais etc...". C'est une chute qui est devenue tellement classique qu'elle gâche le plaisir d'avoir lu un bon texte.
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Luc Dragoni · il y a
Merci!
Bon, vous avez sûrement raison; alors soit, ce n'est plus un rêve, la camarde et moi nous montons l'escalier...

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Sandrine Michel · il y a
Le portail ouvert... Ce n'est pas prudent 😊 Un récit bien agréable
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Luc Dragoni · il y a
Merci pour vôtre visite ^^
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