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La Camanchaca

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Fred Panassac

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FINALISTE
Sélection Public

Odile et Sonia étaient des jumelles hétérozygotes.
Détrompez-vous si cela vous a effleuré, le narrateur ne se permet pas ici de citer l’orientation ou les pratiques sexuelles de ses personnages.

Les jumelles, tout simplement, n’étaient pas issues du même œuf et se ressemblaient comme une sœur habituelle ressemble à sa sœur – ni plus, ni moins.  

Odile au prénom si doux était brune et anguleuse comme son père dont elle avait hérité le caractère vif et tranchant.
Sonia au prénom aiguisé portait la nonchalance et la torpeur de sa mère et ses boucles blondes qui descendaient en cascade autour d’un visage aux rondeurs encore enfantines.

Elles exerçaient leurs professions à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, mais n’échappaient pas au phénomène de sentiment fusionnel que l’on prête volontiers aux jumeaux.

Cette réalité avait pris toute son ampleur lorsque, enfants, elles avaient passé une journée entière à attendre dans l’angoisse, perdues en montagne à cause d’un brouillard épais tombé brusquement sur le lac d’Artouste dans les Pyrénées, alors que la famille était partie pour une simple balade en petit train.
Blotties l’une contre l’autre dans leurs vêtements peu adaptés au froid, elles avaient subi l’obscurité, l’humidité pénétrante, la peur de mourir, loin de leurs parents dont elles s’étaient éloignées imprudemment, et qui, à quelques dizaines de mètres seulement, se trouvaient hors de portée de voix et cachés à leur vue par le mur de brouillard.

Les parents, affolés de ne plus les retrouver, avaient perdu l’équilibre en courant et avaient tous deux fait une chute mortelle dans l’intense purée de pois.
À dix ans, elles avaient fait l’expérience de la perte, du questionnement sur la mort, les raisons d’exister, la fragilité de leur présence sur Terre.

Loin d’avoir acquis ce jour-là une phobie de la brume, elles avaient développé au fil des ans une véritable addiction pour ces conditions climatiques extrêmes qui avaient scellé pour toujours leur indéfectible attachement l’une à l’autre dans le malheur.

En ces heures tragiques elles avaient fait le serment de se secourir mutuellement, au besoin en bravant la mort, si l’une d’entre elles venait à courir un danger, fût-elle à l’autre bout du monde.

Sans y réfléchir, la téméraire Odile avait choisi un métier la mettant en contact quotidien avec l’élément qui avait durement marqué son destin. Elle avait réalisé qu’elle ne pouvait se passer de la pointe d’adrénaline que lui causait la chape blanche qui l’entourait lorsqu’elle travaillait dans l’une des stations météorologiques chiliennes du désert d’Atacama.

Elle étudiait le brouillard. Brumologue, se plaisait-elle à dire. Elle était devenue experte dans l’art de déterminer combien de litres d’eau allait recueillir chaque filet géant de quatre mètres sur dix, selon la durée et l’intensité de la « camanchaca » qui s’étendait chaque matin sur le paysage aride du désert.

Chaque filet attrape-brouillard peut recueillir jusqu’à quatorze litres d’eau par jour. C’est une bénédiction pour la région, où l’eau est si rare. Venu du Pacifique le brouillard se condense sur les filets, qui le capturent.

Odile s’épanouissait dans son travail. Chaque jour, sous sa cape étanche, elle laissait ces perles de brume ruisseler sur son visage, et ses lèvres en goûtaient la saveur légèrement salée, chargée de minéraux marins.

Tandis qu’Odile n’aurait pu se passer de mener une vie trépidante, parcourant l’obscurité de la camanchaca, d’un champ de filets à un autre,  pour mesurer les réserves d’eau et vérifier leur composition chimique, sa sœur Sonia était plutôt d’âme contemplative.

Sa brume à elle, était celle de la vallée suisse de l’Engadine et s’appelait le serpent de Maloja. Elle était fascinée par cette langue de brume qui, tel un long reptile blanc, s’insinuait en longeant le lac, favorisant son inspiration. Écrivaine de renom, elle était au milieu de l’écriture d’une nouvelle pour son prochain recueil. Le thème du livre serait une variation sur quelques lieux porteurs d’idéal pour les écrivains, les artistes, les philosophes. Et en ce domaine cette vallée et le village de Sils-Maria étaient parmi les plus magiques.

« C’était ici que j’attendais, que j’attendais, n’attendant rien,
Par-delà le bien et le mal, jouissant tantôt de la lumière,
Tantôt de l’ombre, abstrait de moi, tout jeu, pur jeu,
Tout lac, tout midi, temps sans but.
Quand, soudain, amie, un fut deux...
Et Zarathoustra passa près de moi... »

Ces mots de Nietzsche découvrant la splendeur de cette vallée « 6000 pieds au-dessus de la mer, et bien plus haut encore au-dessus de toutes les choses humaines » plongeaient Sonia dans le rêve de l’Éternel Retour, auquel elle voulait croire et dont le philosophe avait eu l’intuition en ces lieux.

Car Sonia était rongée par la culpabilité depuis le drame, et, lasse de consumer sa vie dans l’illusion de retrouver la merveilleuse unité d’esprit qu’elle avait connue avec sa sœur, en ces heures d’errance dans la brume, avant que cette harmonie ne soit implacablement brisée par la nouvelle de la mort de leurs parents, souhaitait revivre chaque instant de son enfance, un éternel retour à son échelle, dont l’harmonie ne serait jamais rompue, excluant à jamais l’idée d’une séparation.

Odile, beaucoup plus réaliste, essayait de raisonner sa sœur à chacune de leurs rencontres. Elle comprenait l’état d’esprit de Sonia dont elle partageait la fascination pour la brume : elle en avait fait son métier. Or elle craignait que Sonia, tout comme Nietzsche peu après son séjour à Sils-Maria, ne sombre dans la folie si elle s’entêtait à vouloir poursuivre son idéal fusionnel.

C’est alors que dans le désert d’Atacama, au Chili, où se trouvait Odile pendant que Sonia cherchait désespérément la sérénité que ne pouvait lui apporter à lui seul le serpent de Maloja, se produisit comme tous les six à sept ans le phénomène du « desierto florido ». Des millions de fleurs jaillirent du désert sous l’effet de pluies inhabituelles, transformant le paysage aride en véritable paradis terrestre.

Dans le même temps la terrible certitude que Sonia allait très mal étreignit la jeune brumologue. Contrairement à Odile, Sonia n’avait jamais surmonté la mort de ses parents et s’en attribuait toujours la faute. À la veille de leur trentième anniversaire, qui devait les réunir, Sonia nourrissait de sombres idées.

Un tourbillon olfactif surgi du désert en fleurs entraîna l’esprit d’Odile bien haut, au-dessus des nuages laissés par les pluies créatrices de beauté. Des capsules de parfum floral, enserrées dans les gouttes de rosée de la camanchaca, suivirent les courants d’altitude qui, déviés de leur course par la force de la pensée bienfaisante d’Odile, se posèrent sur le corps assoupi de Sonia.

Là-bas à Sils-Maria, Sonia s’était avancée toujours plus loin dans le lac alors qu’elle ne savait pas nager. Soudain, des algues avaient enserré ses jambes, l’eau froide avait saisi son cœur d’une étreinte menaçante. Elle avait perdu connaissance. Elle avait rêvé de Nietzsche et de ses parents, qu’elle était sur le point de retrouver. Tout ce qu’elle avait appris de ses lectures, tout ce qu’elle avait cru réel, cédait devant l’évidence d’une éternité soudain palpable. Elle vit deux anges s’approcher et la toucher de leurs ailes. Sa sœur l’aurait traitée d’illuminée...

Et c’était cette même sœur incrédule qui maintenant venait la prendre par la main et la ramener au pays des vivants. Sonia vit distinctement les capsules de parfum floral éclater au-dessus d’elle, elle vit les bulles de pensée aimante lui donner de tout petits coups sur la poitrine à l’endroit du cœur, puis sur les bras, et se rapprocher de sa tête, y entrer pour y semer leurs graines d’espoir et de résilience.

Les âmes des jumelles flottèrent un temps au-dessus du lac de Sils, puis, raisonnablement, décidèrent qu’elles avaient assez joué aux petites filles, et chacune d’elles s’en alla regagner son corps pour se lancer dans la bataille éternelle de la vie.

PRIX

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Dulac · il y a
Je vous attribue le prix Imaginarius Fred ! Il y a la dure réalité qui habite ces orphelines et puis le rêve embaumé, celui que personne au monde n'aurait pu atteindre, qui vient les soulager. J'aime votre style qui se démarque.
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Fred Panassac · il y a
Ah voilà qui est très gentil Dulac !
Je tenais à ce texte, j’ai eu de très bons retours et commentaires mais même pas de recommandations de Short Édition. Mon styie et le contenu n’ont pas dû plaire suffisamment. Mais les lecteurs viennent quand même, tant mieux ! Un grand merci !

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Guy Bordera · il y a
Moi qui suis franco-vénézuélien, je découvre aussi, trop tardivement ce texte. Je connais bien tous ces merveilleux paysages sud américains. Ils sont parfaitement restitués.
J'ai décelé que vous aviez bien dosé la part de rêve et d'imaginaire que vous vouliez donner au lecteur avec ces paysages et ces phénomènes, sans que cette part ne prenne le pas sur la réelle histoire des deux jumelles. Ou alors, c'est instinctif chez vous. Me suis-je trompé ?
Je vais arrêter mes lectures pour aujourd'hui car je me fais du mal en voyant tous ces textes à côté desquels je passe !
Merci quand même, Fred pour ce joli moment de lecture.

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Fred Panassac · il y a
Un grand merci Guy d’avoir commenté ce texte auquel je tenais beaucoup. Pardonnez-moi d’arriver si tard pour vous remercier. Je suis très touchée de vos lectures et de votre interprétation.
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Nicolaï Drassof · il y a
Encore après la bataille. Mais j'apprécie.
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Fred Panassac · il y a
Pas de souci Nicolaï ! C’est bien que les textes vivent après les concours, cela compense l’absence de « recommandation » de l'éditeur. Un grand merci pour votre lecture !
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Mila · il y a
Je découvre trop tardivement ce texte., ça me désole, mais allons de l'avant comme vous le dites si bien. J'adore voyager au delà ... Merci pour ce partage !
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Fred Panassac · il y a
Aucun problème Mila, il n’y a pas de « tardivement » puisque je ne faisais pas la course aux votes. Je laisse mes textes, même « éphémères « , pour le plaisir d’être lue ! Merci beaucoup pour le commentaire et je vais aller vous lire.
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Rtt · il y a
Bravo
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Fred Panassac · il y a
Merci pour ta visite Rtt, eh oui un podium mais pas de recommandation malgré les très bons commentaires mais je suis passée à autre chose, toujours regarder vers l’avenir ! Amitiés.
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Christian Pluche · il y a
Bravo Fred pour ce podium!
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Fred Panassac · il y a
Merci Christian !
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Emsie · il y a
Eh bien ! Quand je pense à tous les textes que j'ai lus pour ce prix... Et je suis passée à côté de ça ! Quel dommage... Quoi qu'il en soit, merci pour ce voyage magnifique au pays des brumes et des âmes. Un grand bravo ;-)
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Fred Panassac · il y a
Et il n'y a pas que vous Emsie.
Mode humour ON :
le jury aussi est passé à côté, et les recommandations de Short Edition aussi, sont passées à côté.
Mode humour OFF.
Merci pour votre lecture et je suis ravie de vous avoir fait voyager dans ces pays, comme tant d'autres lecteurs me l'ont dit aussi.

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Serge Debono · il y a
Je découvre bien tardivement votre texte. L'histoire de ces deux jumelles et vos fleurs dans le désert d'Atacama m'ont fait rêver. Un ami chilien m'avait montré une photo de ce merveilleux phénomène, j'ai maintenant un joli texte pour l'illustrer. Bravo Fred et bonne chance ! J'ai encore un voyage à vous proposer si ça vous tente, sinon à bientôt. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noon
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Fred Panassac · il y a
Merci Serge, ce n'était pas trop tard pour commenter et voter, vos voix ont bien été enregistrées, je vous en remercie, et d'ailleurs il n'est jamais trop tard, j'aime bien quand des lecteurs me lisent après la clôture des prix – je ne suis pas favorisée de ce côté, par l'absence du macaron de recommandation de Short édition sur mon texte mais les voies du jury sont
impénétrables.
Je vais aller lire "noon" prochainement.

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Dolotarasse · il y a
A nouveau mes votes Fred ;-). A bientôt !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Dolo pour ton retour sur ma page !
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Mirgar · il y a
Originale évocation de l'amour et de l'aide que peut apporter une soeur jumelle à son double .En plus , beau voyage avec ce désert d'Atacama qui fleurit parfois et qui permet cette communication onirique et poétique entre les deux soeurs.
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Fred Panassac · il y a
Merci Mirgar pour ton commentaire plein d’empathie. Je suis ravie d’être allée lire et apprécier ton nouveau texte.
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